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« Le fait de nommer un chef de police noir ne change rien à la réalité »

Temps de lecture : 3 minutes

[ENTREVUE EXPRESS]

QUI :

César Ndéma-Moussa est membre du Conseil sur l’équité police-collectivité d’Ottawa (CEPCO), lancé en 2018, et président de Racines du développement Nord-Sud et Culture Canada.

LE CONTEXTE :

Les tensions sont toujours vives, deux semaines après l’assassinat de George Floyd par une policier blanc à Minneapolis, aux États-Unis. Plusieurs rassemblements ont eu lieu, depuis, au Canada pour dénoncer les violences policières et le racisme.

L’ENJEU :

Le CEPCO a pour mission de créer une relation plus harmonieuse entre le Service de police d’Ottawa (SPO) et les communautés raciales, et se pencher sur l’enjeu du racisme au sein de l’institution ottavienne.

« Vous êtes membre du Conseil sur l’équité police-collectivité d’Ottawa, quel est le but exact de ce groupe ?

Il s’agit d’amener la voix des communautés marginalisées et minoritaires par rapport au rôle de la police d’Ottawa, sur les enjeux de la discrimination systémique et de la gouvernance de la police. À l’intérieur, il y a aussi des sous-comités sur la question autochtone et des LGBTQ. Je suis justement co-président d’un sous-comité sur le racisme.

Est-ce qu’au bout de deux ans, on voit certains résultats ?

C’est plutôt difficile à dire. Toutefois, l’embauche d’un chef de police noir, Peter Sloly, permet plus de représentativité. On voit aussi la volonté d’embaucher plus de minorités, mais attention, cela avait été fait à la suite du recensement en 2016, donc bien avant la mise en place de ce Conseil sur l’équité. Il faut donner du temps au temps, tout en s’assurant que les minorités aient leur place.

Pour la police, il reste plus facile à parler des éléments que de la structure entière. Ce n’est pas un ou deux éléments qui posent problème, mais vraiment l’institution entière. Rappelons quand même le meurtre d’Abdirahman Abdi, tué par un agent de la SPO en 2016.

La nomination du chef de police noir, Peter Sloly, l’an passé, a-t-elle été une bonne nouvelle ?

Oui, très pertinente, mais je lui ai dit en personne : le fait de nommer un chef noir ne change rien à la réalité et à trouver les solutions. Le chef de police est noir à Minneapolis, tandis que les huit ans de la présidence de Barack Obama, aux États-Unis, n’ont rien changé. Les réalités raciales ont même empiré avec la prise de pouvoir de Donald Trump, en 2016.

De surcroît, c’est une mascarade injuste de penser que les choses vont changer avec un chef de police noir. Je me répète, mais ce n’est pas lui, l’individu, le problème, c’est l’institution de police. La belle rhétorique policière dit que ce n’est que quelques individus qui commettent des bavures, mais l’institution doit être plus forte que les individus. C’est une institution au racisme systémique.

Le chef de police d’Ottawa, Peter Sloly. Source : Facebook Peter Sloly

Quel est le problème plus large avec la police ?

La police, ce sont les héritiers des attrapeurs d’esclaves. Il faut arrêter ce mythe du bon et du mauvais policier. Où sont tous ces policiers noirs qui tuent les citoyens blancs ? Il y a un déni d’humanité, que j’ose comparer au nazisme. Même les policiers noirs souffrent de racisme quand ils portent leur uniforme. Ces institutions couvrent les personnes qui font des bavures et s’assurent d’avoir des avocats pour les défendre.

On a vu des milliers de personnes présentes à la grande manifestation anti-raciste, vendredi dernier, à Ottawa. Quel bilan faites-vous de ce rassemblement ?

Je pense que c’est une excellence note. De plus, j’ai eu l’honneur de fournir l’un des discours à ce rassemblement de plus de 10 000 personnes [7 000, selon les autorités policières]. Cela, en soit, est déjà un succès. C’était une mobilisation noire, mais aussi multiraciale et multireligieuse.

Après, le premier ministre Justin Trudeau, genou à terre, ce fut beau pour la symbolique, mais ça ne change rien à la réalité noire et autochtone au Canada. Il faut des actions concrètes, avec des mesures institutionnelles et bureaucratiques, baisser les budgets de la police, pour offrir plus de services de proximité et de services sociaux à la communauté et aux associations noires. Beaucoup de jeunes Noirs souffrent d’un complexe d’infériorité. Il faut des activités pour valoriser l’histoire et la culture noire chez ces jeunes, travailler sur l’enjeu de la santé mentale dans les communautés noires. Ce n’est pas régler le problème par l’économie, comme l’a dit le président Trump, mais valoriser la culture noire !

Pensez-vous qu’il existe un racisme systémique au Canada ?

Les études sont formelles, le racisme systémique est une vérité. C’est une vérité au même titre que l’esclavage. Il s’agit d’un pays d’immigration et de colonisation, mais le Canada a le luxe historique de masquer ses défis sociaux en pointant du doigt les États-Unis. On dit que c’est le meilleur pays, mais on ne parle pas des réserves autochtones ni des Noirs…

Quant à la situation aux États-Unis avec les émeutes, Justin Trudeau ne veut pas frustrer les États-Unis, donc il préfère ne pas se prononcer. »

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