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Le «franglais» ne menacerait pas le français

OTTAWA – Une étude menée par la sociolinguiste de l’Université d’Ottawa, Shana Poplack, assure que l’emprunt de mots anglais par les francophones ne nuit pas à la survie du français ni à la qualité de la langue.

BENJAMIN VACHET
bvachet@tfo.org | @BVachet

L’étude, menée dans la région de la capitale nationale, a permis de collecter 3,5 millions de mots auprès de 120 locuteurs francophones des deux côtés de la rivière des Outaouais.

«Nous sommes allés dans cinq quartiers différents, deux en Outaouais et trois à Ottawa.  En parlant avec ces gens, on a trouvé moins de 1 % de mots d’origine anglaise dans leur discours. On peut donc dire que les anglicismes sont finalement rares», explique Mme Poplack.

Le recours à des mots anglais par les francophones serait un phénomène tout à fait naturel pour des personnes bilingues.

«On observe ce phénomène dans toutes les communautés bilingues à travers le monde, pas seulement au Canada. C’est un processus universel que les bilingues partagent, le résultat d’une habilité linguistique. C’est phénomène fascinant pour un linguiste.»

Et ce phénomène n’entraînerait aucune détérioration de la langue ni ne menacerait sa survie, assure la sociolinguiste. Il ne serait pas non plus le signe d’une maîtrise insuffisante de l’une ou l’autre des deux langues.

La sociolinguiste de l’Université d’Ottawa, Shana Poplack. Crdit image: capture image Youtube

«On remarque que quand les francophones empruntent des mots de l’anglais, ils les adaptent à leur langue, à leur grammaire, à leur syntaxe. Cela respecte une certaine structure, ce n’est pas aléatoire, ni désordonné. On suit des règles.»

Alors, pourquoi toutes ces craintes à propos des «anglicismes»?

«Il y a beaucoup d’idées reçues, de mythes et ceux-ci sont presque tous nocifs. Cela ne repose pourtant sur aucune preuve scientifique, comme nos travaux l’ont démontré. C’est plutôt le résultat d’une insécurité linguistique que l’on remarque, par exemple, quand on entend qu’un certain français serait meilleur qu’un autre. C’est ce qui a fait que, pendant longtemps, on faisait venir des professeurs de français de France au Canada pour apprendre aux gens à parler mieux. C’est quand même incroyable! Pour nous, sociolinguistes, les différences dialectales sont l’essence de notre domaine et il n’y a pas d’infériorité en matière linguistique!»

 

Ottawa-Gatineau, un «paradis terrestre»

Pour parvenir à ces résultats, les recherches de la professeure Poplack s’appuient sur une étude qui a débuté dans les années 80 et qui a, selon elle, permis de «mettre sur la carte» la région d’Ottawa-Gatineau, connue comme un «paradis terrestre» pour les linguistes du monde entier.

«On y trouve une frontière géographique et linguistique avec une communauté francophone majoritaire d’un côté et une communauté majoritaire anglophone de l’autre», rappelle-t-elle.

Pourtant, la présence des deux langues officielles du Canada si proches l’une de l’autre n’affecterait pas nécessairement le français. Mme Poplack explique que le contact avec l’anglais n’a pas radicalement modifié le français canadien depuis le XIXe siècle.

 

Même phénomène chez les anglophones

Et le phénomène ne serait pas propre aux francophones. Mme Poplack explique qu’à Montréal, le journal The Gazette s’inquiète régulièrement de l’appauvrissement de la langue de Shakespeare chez les Anglo-Québécois par l’utilisation de gallicismes.

«On entend le même discours. Nous avons donc fait une étude en prenant des gens de la Ville de Québec, qui compte moins de 2 % d’anglophones, de Montréal, où ils sont 12 % de la population et d’Oshawa-Whitby, pour avoir un groupe de contrôle à majorité anglophone. La même chose se produit. Il y a des recours à des mots de français, mais ceux-ci sont adaptés à une structure de phrase et une grammaire anglaise.»

 

Plus d’études, demande la FJCF

La vice-présidente de la Fédération de la jeunesse canadienne-française (FJCF), Sue Duguay, voit d’un bon œil la publication de cette étude.

«C’est très pertinent d’avoir ce genre d’études, car il y a un lien avec la sécurité linguistique. Ça apporte un éclairage scientifique sur ce phénomène et, à la FJCF, on encourage des études comme celles-ci, sur la langue et son usage. Il en faudrait davantage!»

La vice-présidente de la Fédération de la jeunesse canadienne-française (FJCF), Sue Duguay. Crédit image: Benjamin Vachet

La jeune Acadienne, également présidente de la Fédération des jeunes francophones du Nouveau-Brunswick (FJFNB), avoue avoir eu un léger sourire en lisant les conclusions de cette étude quelques mois après la controverse entourant le slogan des Jeux de la francophonie canadienne 2017, «Right fiers».


«Cette étude reflète bien notre réalité. Je ne suis sans doute pas la seule jeune francophone à avoir eu un petit sourire en la lisant.» – Sue Duguay, FJCF


«On est nombreux à se faire critiquer à cause de notre manière de parler le français, parfois même par nos pairs. Mais parler le chiac ou le franglais dans certains contextes ne m’empêche pas de savoir parler un français de base. Ça dépend toujours du contexte dans lequel je l’utilise et avec qui.»

 

Prochaine étude

L’Université d’Ottawa accueillerait le «plus grand corpus bilingue au monde». Une ressource qui rend les possibilités d’études sur les langues multiples.

Mme Poplack étudie d’ailleurs actuellement un phénomène encore plus décrié, celui de l’alternance de langues dans une même phrase, qui se traduit, par exemple, par l’utilisation du français au début d’une phrase, puis de l’anglais à la fin.

«C’est un phénomène linguistique encore plus haï que l’emprunt de mots à l’anglais», sourit la chercheuse. «Mais cela n’entraîne pas plus de destruction de la langue», ajoute-t-elle, bien que l’étude ne soit pas encore terminée.

 

Plus de détails à venir…

 


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Benjamin Vachet
Benjamin Vachet
bvachet@tfo.org @BVachet

Originaire de France, Benjamin Vachet vit au Canada depuis plus de dix ans. Titulaire d'un baccalauréat en Administration économique et sociale et d'une maîtrise de journalisme, il a commencé sa carrière en France, avant de la poursuivre au Canada. Il a travaillé pour les hebdomadaires Le Reflet, puis L’Express Ottawa et pour la radio francophone d’Ottawa, Unique FM. Il a rejoint le Groupe Média TFO en 2014. Passionné de politique ontarienne, fédérale et internationale, Benjamin cumule plus de treize années d’expérience en presse écrite, radio et télévision.