
Le lait canadien sur le feu de Trump : sauver la gestion de l’offre

Après l’acier et l’aluminium, Donald Trump menace d’imposer des tarifs sur les produits laitiers canadiens. Il s’attaque au système canadien de gestion de l’offre, qu’il accuse de bloquer l’accès aux producteurs étrangers. Mais dans les campagnes de l’Est ontarien, les fermiers, eux, redoutent surtout une nouvelle brèche dans un système qu’ils jugent vital.
Jacques et Noëlle Pasquier produisent environ 1,8 million de litres de lait par an sur leur ferme familiale d’Embrun, à une cinquantaine de kilomètres d’Ottawa.
Leur secteur est dans la mire du président Trump qui s’indignait récemment de tarifs douaniers de 250 % imposés par le Canada contre des produits laitiers américains.
« Dire qu’on impose 250 % de taxes, c’est un mensonge. Ces 250 %, c’est une protection pour notre marché, pour éviter d’être submergés par leurs produits », affirme Jacques Pasquier.
En effet, selon Michel Dignard, vice-président de l’Union des cultivateurs franco-ontariens, les producteurs américains ne paient pas un tel tarif douanier, ils suspendent plutôt leurs exportations avant d’atteindre certains quotas au-delà desquels des droits de douane entreraient en vigueur.

« Contrairement aux États-Unis, on n’a pas de subventions. On produit simplement ce que le marché local demande. », souligne M. Dignard qui a été dans le secteur du lait pendant 46 ans.
Un système en péril
La gestion de l’offre permet d’adapter la production à la demande intérieure. « Environ 1 % de notre production est exportée… c’est une pinote », lance Jacques Pasquier.
Mais ce dernier est convaincu que derrière les déclarations de Donald Trump, un objectif bien plus stratégique se profile : « Trump veut notre marché au complet. Il veut détruire la gestion de l’offre pour écouler leur surplus. »
« Aux États-Unis, ils produisent, produisent et surproduisent. Et maintenant, ils veulent utiliser le Canada comme dépotoir », dénonce-t-il.
Ainsi pour lui, la gestion de l’offre ne doit en aucun cas être négociable. « On ne doit pas être une monnaie d’échange dans les traités commerciaux. »
Lors de la renégociation de l’Accord de libre-échange Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM), entré en vigueur le 1er juillet 2020, les producteurs canadiens ont justement vu leur marché grignoté.
Les États-Unis ont obtenu un accès substantiel, exempt de droits de douane, au marché laitier canadien.
« Pour sauver l’automobile, le gouvernement canadien a donné accès à Donald Trump à notre marché laitier », déplore M. Pasquier.
Les conséquences sont visibles. Selon Mark Hamel, président du conseil d’administration de Dairy Farmers of Ontario (DFO), les États-Unis bénéficient aujourd’hui d’un excédent commercial laitier avec le Canada :
877,5 millions de dollars de produits exportés contre 357,9 millions importés en 2024.
« Cet accès accru s’est fait au détriment direct des producteurs canadiens, réduisant leur part de marché et fragilisant la stabilité du secteur laitier domestique », affirme le président du conseil d’administration de DFO.
« On a perdu jusqu’à 18 % de notre production à cause des traités. Chaque entente nous a fait céder une partie de notre marché », confirme M. Pasquier.
Défendre un territoire, une identité
Pour ces agriculteurs, il ne s’agit pas seulement d’économie, mais aussi de territoire et d’identité.
« On reste au Canada avec des fermes à taille humaine, familiales. On ne verra jamais une ferme avec 10 000 vaches à Ottawa », soutiennent Jacques et Noëlle Pasquier.
« Il faut garder des fermes laitières partout sur le territoire. Pas une région 100 % céréalière et une autre 100 % lait. L’agriculture de proximité, c’est notre richesse », assurent-ils.
Même son de cloche chez Jacques Dignard : « Notre suivi est plus serré. Il n’y a pas d’hormones dans le lait au Canada. Je pense sincèrement que notre qualité est meilleure. »
« Aux États-Unis, si une compagnie a des problèmes, elle est seule. Ici, on a un système solidaire entre provinces. Le consommateur canadien paie moins cher pour un produit de meilleure qualité », poursuit-il.
Selon DFO, le secteur laitier représente le plus important secteur agricole de l’Ontario, avec près de 8,5 milliards de dollars en contributions au PIB et 89 040 emplois soutenus en 2024.
« Chaque jour, les familles d’exploitants laitiers travaillent pour fournir aux Canadiens un lait de qualité, sûr et nourrissant. C’est un pilier de notre souveraineté alimentaire », insiste Mark Hamel.

Les attentes envers les gouvernements fédéral et provinciaux sont claires.
« Nous appelons nos gouvernements fédéral et provincial à défendre notre économie et à protéger notre sécurité alimentaire et notre souveraineté nationale », relève le président du conseil d’administration de DFO.
« Ce qu’on attend, c’est que le gouvernement arrête de donner notre marché laitier en échange de gains ailleurs », martèle Jacques Pasquier.
« Le problème, c’est qu’on ne sait plus à quel gouvernement faire du lobbying. Trudeau est parti, Mark Carney pas élu. On est entre deux eaux », regrette-t-il.
Face à cette incertitude, les producteurs resserrent les rangs au même titre que l’ensemble des Canadiens. « Ce que M. Trump a fait, c’est qu’en rentrant le loup dans la bergerie, les brebis se sont toutes mises ensemble », conclut Noëlle Pasquier.