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Le rappel politique de Stef Paquette

Temps de lecture : 8 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

SUDBURY – Il y a un an, l’artiste, humoriste et animateur franco-ontarien, Stef Paquette, parcourait la circonscription de Nickel Belt pour se faire élire aux élections fédérales sous la bannière néo-démocrate. Déçu du résultat, il ne regrette rien et se dit prêt à rempiler pour la prochaine élection.

« Pour commencer, et c’est la question que l’on a posée à tous nos invités de la Rencontre ONFR+ depuis mi-mars, comment se passe votre confinement ?

Ça a été beaucoup de choses en même temps, une sorte de pot-pourri ! Mes contrats d’artiste ont été annulés, je digérais encore ma défaite aux élections… Heureusement que j’avais mon travail de médiateur culturel en éducation autochtone au Conseil scolaire public du Grand Nord de l’Ontario qui m’a permis de produire plein de petites vidéos pour les élèves et les employés du conseil. Je n’ai pas chômé !

Mais mentalement, c’était quand même difficile. Tu as 46 ans, tu te poses des questions. Tu te demandes quand les salles de spectacle vont rouvrir, si c’est fini pour toi…

Ma femme, qui est infirmière-praticienne, continuait à aller au travail, on était au milieu de travaux de rénovation, ma fondation avait craqué, il fallait réapprendre à vivre avec quatre personnes et une seule salle de bain… (Rires) Dans ces temps-là, c’est facile de se dire que tout est de la marde ! (Rires)

Mais progressivement, c’est reparti. J’ai discuté avec Normand Renaud qui a écrit beaucoup de mes chansons, j’ai ramassé ma guitare… Aujourd’hui, j’ai trois tounes qui sont prêtes, alors que ça faisait un an et demi que je n’avais pas de nouveau matériel. Ça va bien, je suis retombé en amour avec la musique.

Vous étiez disputés ?

À un moment donné, tu te dis que tout ce que tu avais à dire, tu l’as dit. Tu te poses des questions, tu te demandes quel est le but de tout ça… D’autant qu’avec la pandémie, il n’y a plus de spectacles et avant ça, j’avais dû me concentrer sur la campagne…

Je n’ai jamais vraiment aimé enregistrer. J’aime être sur la scène, c’est là que ça se passe. Mais finalement, l’avantage de la situation actuelle, c’est qu’il n’y a pas de pression, pas de date de lancement…

Il y a un an, vous étiez en pleine campagne électorale, comme candidat pour le Nouveau Parti démocratique aux élections fédérales dans la circonscription de Nickel Belt. Quel souvenir en gardez-vous ?

Ça a été une belle expérience. Déjà, ça a cimenté ma relation avec France Gélinas [députée provinciale de Nickel Belt], une grande dame qui m’a vraiment pris sous son aile. J’ai rencontré plein de gens que je ne connaissais pas et qui voulaient m’aider. J’ai vu ma famille s’investir, ma mère avec une jambe dans le plâtre faire du porte-à-porte, ma sœur gérer mes finances… Des fois, je ne voulais pas sortir du lit le matin, des fois, je faisais l’erreur de lire des commentaires en ligne… C’était une montagne russe d’émotions.

Source : Facebook

Qu’est-ce que cette expérience vous a appris ?

Ça a été une leçon d’humilité. Artistiquement, ça allait bien. Après 25 ans à œuvrer dans la communauté franco-ontarienne, j’avais une certaine reconnaissance, même si je n’étais pas une mégastar. Mais je me souviens quand je faisais du porte-à-porte avec France Gélinas. Quand la personne ouvrait, c’était à elle qu’elle voulait parler. J’ai vu un monsieur en bobettes qui s’excusait de recevoir France Gélinas dans cette tenue ! (Il rigole) Les gens lui parlaient de son travail, de ce qu’elle faisait comme différence pour eux. Ça te fait réaliser que le travail des politiciens peut être reconnu, et aussi pourquoi tu fais ça.

Quels ont été les points négatifs ?

C’est difficile de rester toi-même là-dedans. Des fois, tu te laisses aller à vouloir détester tes adversaires. Même si tu veux garder ton intégrité, c’est difficile.

J’ai aussi été surpris et déçu par certains propos. Des gens qui m’ont dit qu’ils ne voteraient pas pour moi à cause de mon chef [Jagmeet Singh] un « immigrant » « brun » avec un « mouchoir sur la tête ». Des fois, tu voudrais répondre, envoyer les gens promener, mais tu ne peux pas. J’ai même une dame qui m’a dit qu’elle ne voterait pas pour un « musulman ». Quand je lui ai dit : « Pas de problème, il est sikh », elle m’a fermé la porte au nez ! Quand tu fais une campagne, tu penses à tous les sujets que les gens pourraient aborder, mais je n’avais pas pensé à ça.

Enfin, l’autre chose qui m’a déçu, c’est que la majorité des débats se sont déroulés en anglais, y compris à Sturgeon Falls !

Stef Paquette avec Rob Boulet. Source : Facebook

Vous avez terminé second avec 32,1 % du vote. Comment expliquez-vous cette défaite ?

Nous n’avons pas encore pris le temps d’analyser précisément le résultat, à cause de la COVID-19. Il y a sans doute plusieurs raisons. Peut-être que je n’étais pas assez connu… Peut-être était-ce parce que mon chef est « brun »… Certains m’ont dit que je n’étais pas un politicien. (Il sourit) Et puis, il y avait aussi l’aspect « tout sauf les conservateurs » qui a pu jouer et pousser les gens à faire un vote « stratégique »… C’est difficile, tu as 30-40 jours pour convaincre une infime minorité indécise de voter pour toi.

Pensez-vous avoir fait des erreurs dans cette campagne ?

J’ai essayé de rester moi-même, d’être fidèle à mes valeurs. On m’a dit que je ne devrais pas avoir la barbe, que je devrais porter un veston, que je devrais pas mettre de chapeau, pour être un politicien. C’est absurde, mais peut-être que certains ont jugé que je ne faisais pas assez professionnel. Mais je précise que je ne pense pas que c’est à cause de ça que j’ai perdu.  

Vous aviez décidé de vous lancer un peu à la surprise générale. Pour quelle raison avoir fait le saut en politique ?

Pour le salaire de député ! (Il s’esclaffe) Je me suis entraîné pendant deux ans à couper des rubans avec une paire de ciseaux pour être prêt ! (Il rigole)

Plus sérieusement, je pensais avoir quelque chose à apporter. Je suis père, grand-père… J’ai toujours dit que je ferais n’importe quoi pour mes enfants. Et ça, c’était une partie de ce n’importe quoi.

J’ai rencontré Michèle Audette [femme politique canadienne et commissaire sur l’enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées] et je lui ai posé des questions sur son engagement. Elle m’a dit : si tu peux entrer là-dedans et brasser le statu quo, ça vaut la peine. Ça a résonné en moi. 

Je vois les inégalités économiques grossir, je suis tanné d’entendre qu’on est un pays progressiste, mais de voir les inégalités hommes-femmes, qu’on est un pays riche, mais que certaines communautés n’ont pas l’eau potable, de voir la situation des Premières Nations…

Source : Facebook

En rétrospective, est-ce que vous regrettez de vous être lancé ?

Non, jamais, même si après les élections, j’ai dû faire un deuil. Au fur et à mesure de la campagne, même si tu ne veux pas regarder, tu as toujours un proche qui t’envoie les sondages, tu vois que la victoire est possible.

Après les élections, je ne voulais plus sortir de chez moi. J’avais peur que les gens rient de moi. Finalement, une fois, dans un fast-food, tout seul, quelqu’un s’est approché et m’a dit que j’avais fait une bonne job, que j’étais passé proche et qu’il espérait que j’allais me représenter. J’ai réalisé que j’avais fait quelque chose que beaucoup de monde n’ose pas et ça m’a surpris de voir la réaction des gens. Je me dis que c’est correct d’avoir essayé.

Est-ce que cela a changé votre regard sur la politique ?

Non. Peut-être que ma réponse aurait été différente si j’avais été élu, après quatre ans à la Chambre des communes.

Je trouve ça difficile, car tu te rends compte que les élections, c’est beaucoup de stratégie. On te dit de prioriser tel ou tel endroit, car c’est plus payant au niveau du nombre d’électeurs, mais moi je voulais rencontrer tout le monde. Alors tu te poses la question : est-ce que je veux gagner à tout prix pour pouvoir faire, ensuite, un vrai changement de l’intérieur ?

Quand vous avez décidé de vous lancer en politique, vous aviez beaucoup insisté aussi sur le dossier de la francophonie et des langues officielles comme une de vos priorités si vous étiez élu. Récemment, on constate que le NPD est un peu effacé sur cette question. Qu’en pensez-vous ?

Ce serait facile de juger de l’extérieur. Mais je me souviens que Jagmeet Singh est le seul chef qui est venu parler au congrès de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario.

Depuis la pandémie, le NPD a fait beaucoup de travail pour s’assurer que les Canadiens reçoivent de l’aide. C’est un parti qui a perdu beaucoup de sièges, surtout au Québec, et qui doit peut-être se concentrer sur les priorités actuelles liées à la COVID-19. Si dans deux ans, la pandémie est réglée et qu’il ne s’occupe toujours pas des langues officielles, on pourra se poser la question.

Crédit image : Archives ONFR+

Vous l’avez souligné, vous avez repris votre travail artistique. Vous travaillez sur un EP, qui devrait s’intituler EPdémie. Parlez-nous de ce projet ?

Ma première chanson s’intitulera : « La politique, c’est d’la marde ! » (Il éclate de rire) Non, je niaise. Disons qu’avec le confinement, tu as le temps de penser. J’ai commencé avec cette phrase : « J’ai plus d’années derrière moi qu’il ne m’en reste devant ». C’est parti de là. Je ne pensais pas à un album, juste à écrire des chansons.

Parallèlement, il y a aussi l’initiative Franc’Chœur, une chanson collaborative franco-ontarienne. De quoi s’agit-il exactement ?

J’avais écrit une toune, Unis, en lien avec le mouvement Black Lives Matter, une façon de dire qu’on est plus fort ensemble.

À l’origine, l’APCM [Association des professionnels de la chanson et de la musique] avait lancé un projet de jumelage d’un artiste avec une chorale qui a été perturbé par la COVID-19.

Finalement, le projet a été relancé et un artiste par région va interpréter, à sa façon, la chanson Unis avec une chorale de monsieur et madame tout le monde qui vont pouvoir cliquer sur un lien, enregistrer un bout de chanson et l’envoyer à l’artiste de leur région. On aura donc quatre versions à la saveur de chaque artiste. Pour ma part, je travaille actuellement sur la mienne et sur le vidéoclip qui ira avec.

Ce retour à la musique signifie-t-il que la politique, c’est fini pour vous ?

Non, pas du tout. Je voudrais me représenter, si le parti et l’association locale veulent encore de moi bien sûr ! La justice sociale est super importante pour moi et les inégalités économiques me dérangent énormément. Et puis, je pense que tu ne rends service à personne si tu te lances là-dedans et te retires à la première défaite, car ça veut dire que pour le parti, tout est à rebâtir. Là, j’ai déjà obtenu plus de 15 600 voix [15 656, selon Élections Canada], je ne pars pas à zéro. »


LES DATES-CLÉS DE STEF PAQUETTE :

1973 : Naissance à Chelmsford

2003 : Premier album, L’homme exponentiel

2013 : Remporte le Trille Or du meilleur album

2015 : Trille Or du meilleur interprète masculin de l’année

2019 : Obtient l’investiture néo-démocrate fédérale dans la circonscription de Nickel Belt. Termine finalement deuxième avec 32,1 % des suffrages.

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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