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Le Salon du livre du Niagara écrit son premier chapitre

Temps de lecture : 5 minutes

ST. CATHARINES – Une dizaine d’auteurs se sont partagé l’affiche de la première édition de l’événement littéraire francophone du Niagara. Retour, au présent, sur deux jours de rencontres, animations et lectures, qui veulent s’inscrire durablement dans le futur.

Pousser la porte de l’École des Beaux-Arts Marilyn I. Walker, ce week-end, est un peu comme ouvrir un livre que l’on n’a jamais lu. Les reliures craquent pour la première fois, les pages courbent sans plier, laissant s’échapper des effluves d’encre. On découvre les lieux, on cerne les personnages et on avance pas à pas, ligne après ligne, dans un récit inconnu qui suscite la curiosité du public.

Ici, les personnages principaux sont les auteurs eux-mêmes. Chacun apporte, dans ses bagages, une histoire singulière nourrie de ses expériences ou sortie tout droit de son imagination.

Une francophonie diversifiée revendiquée

Body Ngoy, lui, a choisi la bande dessinée pour l’exprimer. Ce Franco-Ontarien crée des histoires illustrées ensuite par des dessinateurs québécois. On retrouve dans Le rêve canadien ses thèmes de prédilection : l’immigration, la citoyenneté ou encore la diversité.

« Mes BD ne s’adressent pas seulement aux jeunes mais vont aussi chercher les adultes et se confondent avec les enjeux de la collectivité francophone », affirme-t-il, derrière sa table de présentation, avant de répondre à une lectrice.

Trouver un emploi, un logement, une école, affronter les obstacles de l’intégration quand on est réfugié… Body Ngoy fait naviguer ses personnages aux origines variées dans l’antichambre du rêve canadien.

« Mes personnages, Pacho, Julie, Ahmed et Mopao ont chacun des racines et un vécu distincts qui permettent au public de s’identifier à l’un d’entre eux dans ses aventures. »

Body Ngoy, scénariste inspiré de la bande dessinée éducative. Crédit image : Rudy Chabannes

A quelques pas de là, changement total de style littéraire. Dans son ouvrage Histoire oubliée de la contribution des esclaves et soldats noirs pour l’édification du Canada, Amadou Ba présente le fruit de ses recherches. Son approche factuelle, historique, documentée, se veut un inventaire du colonialisme de ses début jusqu’à 1945.

« Je parle aussi de la contribution militaire des noirs dans les guerres canadiennes », explique-t-il. « C’est une suite logique de mes recherches initiales sur le recrutement des soldats africains dans les armées coloniales françaises. Je voulais voir ce qu’il se passait du côté canadien quand j’ai immigré. »

Quand légendes et réalités se confondent

Assis à ses côtés, Fété Kimpiobi et Gaston Mabaya animent avec lui une table ronde, retenant l’attention. Son thème, l’apport de la culture noire dans la société, alimente les échanges.

La première est l’auteur de conte Le secret de la plume qui plonge le lecteur dans le cheminement de Nyota, une jeune Africaine à la recherche d’une plume de perroquet, unique chance de se débarrasser de son handicap.

« Comme tout immigrant, elle refuse le fatalisme et fait le choix de prendre des risques », relate Fété Kimpiobi, s’appuyant sur des légendes et des réalités africaines.

Un lancement historique pour le Salon du livre à l’école des Beaux-Arts de St. Catharines. Crédit image : Rudy Chabannes

Elle espère que ses plus jeunes lecteurs y puiseront des réponses à leurs problèmes.

« Nos jeunes sont parfois perdus, surtout lorsqu’ils naissent à l’extérieur du pays de leurs parents. Ils ne savent pas qui ils sont et lorsqu’on leur leur fait sentir qu’ils ne sont pas d’ici, cela crée énormément de décrochage scolaire, de problème de marginalisation ou de drogue. Ils ont besoin de s’accrocher à quelque chose, de comprendre qui ils sont. »

Des histoires qui livrent un héritage

Le second a écrit Un périple miraculeux, une autobiographie qui évoque son parcours du Congo au Canada, ainsi qu’un essai, inspiré du Mois de l’histoire des noirs.

Dans Gorée ouvre-moi tes portes, Gaston Mabaya souligne le droit de mémoire sur l’esclavage et la contribution des noirs au fondement du Canada. Il va même plus loin : « Mon livre invite les jeunes à s’inspirer de cet héritage pour préparer l’avenir. »

Le thé coule à flot durant les ateliers de conte et de bande dessinée. De table en table, on découvre les œuvres de Gabriel Osson, Monia Mazigh, ou encore, Mylène Viens. Le poème est aussi bien représenté.

C’est la spécialité de Nafé Faïgou qui trouve cet art plus simple et plus brut que la prose, une façon « d’écrire dans l’intensité de l’émotion ».

« Je ne réfléchis pas au son ou à la rythmique, j’éructe », confie celle qui est aussi la directrice artistique de l’événement.

Fété Kimpiobi, Gaston Mabaya et Nafé Faïgou. Crédit image : Rudy Chabannes

« On voulait réunir des gens qui ont en commun la créativité mais aller plus loin que les cafés littéraires que l’on organisait jusqu’ici. »

La formule est donc passée de trois heures à deux jours avec, en plus, de l’interactivité, du débat et du temps. Et de résumer en souriant : « Un salon du livre, c’est un café littéraire qui s’embourgeoise. »

« On n’a pas beaucoup de rendez-vous exclusivement artistiques ou littéraires dans le Sud-Ouest », confie Gaston Mabaya, pour qui ce salon corrige en partie le tir.

« C’est notre ambition », entend Fété Kimpiobi, également directrice générale de Solidarité des femmes et familles immigrantes francophones du Niagara (SOFIFRAN), créateur du Salon du livre. « On a voulu d’emblée l’ouvrir aux auteurs francophones de la diversité. Ils ne sont pas assez mis en avant. Il fallait bousculer cela. »

Le public scolaire, grand absent

Elle ne cache pas sa déception de constater l’absence du public scolaire, en raison de la grève du zèle des enseignants qui a des répercussions sur l’ensemble des sorties extrascolaires.

« On a perdu le jeune public avec les grèves mais c’est un premier ballon d’essai encourageant », estime-t-elle. « Les bailleurs nous ont suivis. C’est à nous de continuer dans cette voix. En mettant en avant les auteurs de la diversité dans une région qui n’a jamais connu un tel salon francophone, on a marqué les esprits. »

Les auteurs ont eux-aussi ressenti les effets de la crise en éducation.

« C’est la grève qui nous a tués », regrette Body Ngoy, dont plusieurs interventions ont été déprogrammées dans les écoles de la région. Tous espèrent donc que la deuxième édition sera encore plus fréquentée et prendra de l’ampleur.

Des œuvres de Gabriel Osson, Monia Mazigh ou encore, Mylène Viens sur les étales du Salon. Crédit image : Rudy Chabannes

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