Passer au contenu Passer au pied de page

Le vétéran Normand Bédard, ou le poids des souvenirs au Vietnam

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

CASSELMAN – Dans la nuit du 30 au 31 janvier 1968, l’offensive du Têt prend par surprise les Américains au Vietnam. Normand Bédard, jeune soldat canadien engagé pour une mission de maintien de la paix entreprise par l’Organisation internationale des Nations Unies (ONU), est sur place. Le pic d’une violence inouïe de plusieurs mois de conflits. Cinquante-deux ans plus tard, les souvenirs du sergent à la retraite sont douloureux, mais intacts. À quelques jours du Jour du Souvenir, rencontre avec l’un des derniers vétérans de l’Est ontarien.

« Pour commencer, serez-vous présent dimanche matin pour les célébrations du Jour du Souvenir à Casselman, votre ville de résidence ?

Oui, d’autant que c’est moi le maître de cérémonie. Je suis le seul ayant fait le Vietnam ou une guerre antérieure qui demeure dans la région. On avait Paul-Émile Labelle qui est décédé, l’an passé, ou encore Armand Bisson, décédé il y a huit ans. Il n’y a malheureusement plus beaucoup de batailleurs.

Lors de la journée de dimanche, il faudra faire avec la pandémie, et faire respecter le fonctionnement. Je dois dire que je suis encore touché par l’intérêt des gens. Une dame nous a donné (aux vétérans) 20 $ il y a quelques jours. Elle m’a dit, émue, que ça veut dire beaucoup pour elle, car son père était un vétéran de la Deuxième Guerre mondiale.

À titre de vétéran, continuez-vous à sensibiliser les jeunes générations ?

Oui, il y a des bonnes et des mauvaises expériences. Par exemple, il y a quatre ans, j’étais dans une école à Vankleek Hill. Ça a été presque une risée de la part des étudiants de 10e et 11e année. Une étudiante est rentrée avec des petits beignets, pendant que je parlais, manifestement désintéressée. Ça a été l’avant-dernière fois que j’ai été parler dans une école.

Puis, j’ai été finalement parler à Rockland, il y a deux ans. Les élèves ont, cette fois, pris ça vraiment à cœur. La plupart avaient des anciens combattants dans leur famille, donc ça s’est mieux passé. En fait, ça dépend à qui on s’adresse, mais aussi de l’attention et de la volonté de gens.

Est-ce difficile ce travail de sensibilisation ?

Ça peut être difficile pour eux, mais pour moi aussi. J’ai changé récemment l’approche que je faisais, où je racontais les choses. Mais c’est très difficile de faire ressortir les atrocités, d’en parler de longues minutes. Maintenant, je préfère prendre les questions.

Un jeune me demandait, par exemple : « Pourquoi tu as joint l’armée ? ». Comme ça provenait d’une question, c’était plus facile pour moi d’expliquer que l’un de mes oncles a été blessé pendant la Seconde Guerre mondiale. J’avais cinq ans quand la guerre s’est terminée. Les mots me viennent plus naturellement quand il s’agit d’une question.

Vous faites référence à votre oncle blessé, mais est-ce que cet événement a déclenché une vocation ?

Oui, car je l’avais vu revenir de la guerre frappé par un obus. Il devait tourner tout son corps pour tourner sa tête, car l’un des nerfs de son cou était sevré. Je venais du Nord de l’Ontario, plus précisément de Saint-Charles, près de Sudbury. À 16 ans, j’ai été à North Bay pour m’engager dans l’aviation, mais mon père, au moment d’apposer sa signature, a refusé. J’ai donc continué avec la réserve et la milice, avant d’être engagé définitivement en 1962.

Et puis, pour l’anecdote, je suis venu au monde en 1939, l’année où la Seconde Guerre mondiale a pris. J’ai finalement servi dans tous les coins du monde où la guerre s’est déroulée. Je vois ça comme un symbole.

Et donc, après votre enrôlement dans les Forces canadiennes, il y eut le Vietnam ?

Oui ! Au plus fort de la Guerre du Vietnam. J’ai fait huit mois dans le Sud, et quatre au mois au Nord, où j’ai été témoin de l’offensive du Têt en tant que soldat en mission pour l’Organisation internationale des Nations Unies. J’ai vu des atrocités… (très ému).

Dans quelles conditions psychologiques êtes-vous revenu de la Guerre du Vietnam ?

Je suis revenu comme une personne vraiment bouleversée. J’étais abattu, et j’ai couvert ça avec des petites bières, on va dire. En 1981, j’ai arrêté enfin mon addiction à l’alcool. La boisson m’emmenait dans une léthargie vraiment mauvaise. Un jour, mon épouse est arrivée en me disant qu’elle cherchait un avocat pour divorcer. À ce moment, j’ai lâché de boire. Quand j’ai célébré mes 80 ans, l’an passé, j’ai invité mes deux fils. Le plus jeune de mes fils m’a rappelé que lors de son 18e anniversaire, je lui avais fait le cadeau de ne plus boire.

Comment expliquez-vous ces difficultés pour les anciens combattants à gérer les traumatismes ?

Dans ce temps, tu revenais au pays comme soldat, tu passais quatre jours à l’hôpital, et on disait que tu allais bien. On était des numéros. On ne s’intéressait pas aux souffrances psychologiques.

L’an passé, l’ombudsman des vétérans m’a appelé pour savoir si j’ai servi au Nord du Vietnam… J’ai vécu cela comme un oubli, avec l’impression d’être un numéro. Entre vous et moi, l’argent peut bien aider, mais on pense toute sa vie aux camarades tombés lors de la guerre.

Normand Bédard avec les Cadets de Casselman. Source : Cadets 2804 Casselman

Êtes-vous retourné sur les lieux de combat ?

Oui, en 2017, je suis retourné au Vietnam dans le cadre d’un voyage organisé pour revenir sur mon 50e anniversaire là-bas. Ça m’a frappé vraiment fort. Je me suis arrêté, j’ai regardé le ciel, et j’ai revu les bombardements. Les souvenirs sont toujours là. Ce qui fait le plus mal, c’est d’essayer de visionner un film qui parle de la Guerre du Vietnam. Même plus de 50 ans après, je ne peux pas !

Souvent, on associe le vétéran avec quelqu’un qui a des histoires de guerre à raconter, mais il n’y a pas que ça. L’écoute des vétérans est aussi importante. Le vétéran de Casselman, Armand Bisson, qui avait connu la Seconde Guerre mondiale, est parti avec des secrets que seul lui connaissait. Il faut savoir écouter une personne jusqu’à la fin de la conversation.

Vous avez malgré tout continué dans les Forces canadiennes ?

Tout à fait, et je me suis retiré le 30 avril 1992. J’ai fait plusieurs pays avec des missions pour l’ONU : le Vietnam bien sûr, mais aussi Israël, Chypre, et l’Allemagne. J’ai particulièrement bien aimé mon séjour en Allemagne, où je suis resté quatre ans et demi dans les années 70, avec mon épouse et mes deux fils.

J’aimais visiter les pays, mais aussi apprendre des langues locales. J’ai appris le vietnamien, du moins le dialecte du pays, mais aussi un peu le grec, l’allemand et l’hébreu. Quand je suis retourné au Vietnam, j’ai essayé de reparler un peu la langue locale, mais je me suis rendu compte que la langue a évolué.

Et comment se déroule désormais votre retraite. Rappelons que vous êtes originaire du Nord de l’Ontario, mais avez décidé de venir habiter à Casselman en 2002…

Oui, c’était un choix, car mon épouse, aujourd’hui décédée, était originaire de St-Albert. Aussi, du coin que je viens, Saint-Charles, beaucoup de la population étaient originaires d’Embrun ou d’Alfred. Mes racines dans l’Est ontarien étaient donc importantes.

L’hiver aussi, je pars trois-quatre mois en Floride profiter de la chaleur. C’est agréable, et j’aime aussi visiter les alentours.

La Parade du Souvenir 2018, à Casselman. Source : Cadet 2804 Casselman

Vous avez beaucoup voyagé. Peut-on dire que vous avez trouvé enfin un équilibre à Casselman ?

Oui, d’autant que je m’occupe du Corps de Cadets que j’ai fondé en 2004. J’aime la jeunesse, et je peux voir la manière dont ils sont impliqués. On dirait parfois qu’ils ne prennent pas le temps d’écouter, mais si on a une approche pacifique avec eux autres, alors ils sont très réceptifs.

Pourquoi avoir fondé le Corps de Cadets ? Il y avait un besoin ?

C’est parce qu’il n’y avait rien pour les jeunes ici. Je me souviens, un jour, avoir rencontré un des Cadets, peu après mon arrivée à Casselman. Il m’a dit qu’il faisait son séjour à Cornwall, qu’il n’y avait rien à Casselman. Ça a allumé une lumière dans ma grosse tête. J’ai donc décidé de le faire !

Qu’est-ce qu’apportent les Cadets pour les jeunes ?

Je pense, une très bonne discipline ! J’ai des Cadets qui ont passé chez nous et qui ont joint par la suite les Forces. L’un d’eux est dans l’armée pour les communications. J’en ai un qui est sur les avions comme technicien, deux sont dans la police. Un ou deux sont dans la Marine. Si on peut en garder un sur dix, voire un sur cinq, c’est très bien !

Et puis, ça ne coûte rien d’envoyer le jeune s’entrainer avec les Cadets, leur apprendre comment partir un feu, prendre soin de son linge, se servir d’une boussole. Ça leur donne des responsabilités.

Pensez-vous qu’il y a toujours aujourd’hui le même respect pour les vétérans et anciens combattants qu’auparavant ?

Oui, mais, mais beaucoup de monde n’est pas prêt à embarquer dans une conversation comme telle, et nous écouter nous confier. Il faut de l’écoute et du respect ! »


LES DATES-CLÉS DE NORMAND BÉDARD :

1939 : Naissance à Saint-Charles, dans le district de Sudbury

1962 : S’enrôle dans les Forces armées canadiennes

1967-1968 : Mobilisé au Vietnam comme soldat canadien pour l’ONU

1973 : Départ pour l’Allemagne, pays dans lequel il vit quatre ans

1992 : Prend sa retraite

2002 : Arrivée à Casselman

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

Vous aimez ? Faites-le nous savoir !
1+