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Le vote acadien décisif mais peu sollicité

Le parlement du Nouveau-Brunswick. Crédit image: Benjamin Vachet

FREDERICTON – Les enjeux linguistiques et francophones sont rares, jusqu’ici, dans la campagne électorale provinciale au Nouveau-Brunswick. Pourtant, avec un tiers de la population, la communauté acadienne devrait, comme en 2014, jouer un rôle décisif dans le résultat du scrutin du 24 septembre.

BENJAMIN VACHET
bvachet@tfo.org | @BVachet

Car le Parti libéral (PL) du Nouveau-Brunswick doit une fière chandelle aux Acadiens pour son élection de 2014. Pour reprendre le pouvoir des mains des progressistes-conservateurs de David Alward, les troupes de Brian Gallant avaient pu compter sur un appui d’autant plus décisif que le PL avait remporté les élections d’une très courte majorité de 27 sièges contre 21 au Parti progressiste-conservateur (Parti PC) et un au Parti vert.

«Sur 49 circonscriptions, 16 sont majoritairement francophones et le Parti libéral a gagné 15 d’entre elles en 2014. Si on y ajoute les cinq circonscriptions où le vote acadien représente au moins 25 %, le parti a gagné 20 sièges sur 21», observe Gabriel Arseneault, professeur à l’École des hautes études publiques (HEP) de l’Université de Moncton, qui mène une étude sur le poids des francophones dans les élections de 2014 avec son collègue, Roger Ouellette, qui devrait être complétée après le prochain scrutin.

Pourtant, dans l’histoire, le vote acadien n’a pas toujours suivi cette tendance, rappelle-t-il.

«Jusque dans les années 70, les Acadiens sont restés fidèles au Parti libéral, mais avec Richard Hatfield [premier ministre de 1970 à 1987], le Parti progressiste-conservateur a réussi à inverser la tendance, notamment grâce à son bras droit Jean-Maurice Simard, tout comme l’a fait ensuite Bernard Lord [premier ministre de 1999 à 2006].»

 

Même résultat en 2018?

Pour expliquer ce fort appui, M. Arseneault juge que le courant passait plus facilement pour les Acadiens avec le francophone Brian Gallant qu’avec M. Alward. En choisissant Blaine Higgs, le Parti PC ne s’est pas donné de meilleures chances de reconquérir ce vote acadien, estime le politologue.

«M. Higgs n’est ni francophone ni francophile. Il est complètement déconnecté de la réalité acadienne et donne l’impression de découvrir l’Acadie.»

Son appartenance dans le passé au parti CoR (Confederation of Regions), un parti opposé au bilinguisme, et ses propos suggérant que les compétences linguistiques ne sont pas aussi importantes que d’autres compétences dans la fonction publique provinciale ne plaident pas en sa faveur pour séduire les Acadiens. Pour M. Ouellette, leur vote de 2018 risque fort de ressembler à celui de 2014.

«La victoire de M. Higgs a réjoui les libéraux, car ils peuvent l’utiliser comme un repoussoir pour les Acadiens. Même s’il était lui aussi unilingue anglophone, Richard Hatfield avait réussi à attirer les francophones en s’entourant de M. Simard, mais aussi en formulant des propositions concrètes à leur égard, comme la Loi reconnaissant l’égalité des deux communautés linguistiques officielles au Nouveau-Brunswick.»

Des propositions qui tardent à se matérialiser aujourd’hui dans le camp progressiste-conservateur, même si, rappelle M. Ouellette, M. Higgs a tenté un mea culpa et expliqué avoir changé, tout en s’engageant à apprendre le français.

«Son parti a aussi réussi à attirer plusieurs bons candidats francophones», souligne aussi M. Arseneault. «Les électeurs pourraient être tentés de voter pour un candidat local, même s’ils n’appuient pas le parti lui-même.»

Pour les Acadiens se pose la délicate question du vote stratégique. Car mathématiquement, les deux politologues rappellent que même sans le vote francophone, une victoire est «possible» pour le Parti PC.

«Mais le chemin est étroit», précise M. Ouellette.

Certains électeurs pourraient donc être tentés de garantir une présence acadienne à la table du prochain gouvernement s’il s’avérait être dirigé par M. Higgs.

 

Les langues officielles, sujet tabou

De plus, le bilan de M. Gallant en ce qui a trait au bilinguisme demeure décevant, ajoute M. Ouellette.

«Le vote acadien a joué un grand rôle dans un scrutin aussi serré que celui de 2014. Brian Gallant lui doit sa victoire. Pourtant, il s’est montré très tiède sur le bilinguisme pendant son mandat. Il a assuré un service minimum avec les francophones.»

Le premier ministre du Nouveau-Brunswick, Brian Gallant (au centre). Crédit photo: Gracieuseté

Peut-être parce qu’ils estiment le vote acadien acquis, les libéraux semblent concentrer leurs efforts sur le vote anglophone et sur le thème plus populaire de l’économie.

«Les libéraux ont un problème à résoudre de conserver leurs circonscriptions acadiennes sans s’aliéner le vote anglophone. C’est un véritable tour d’équilibriste!», analyse M. Ouellette.

Le président de la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB) dresse le même constat.

«Aucun des deux partis majeurs ne mentionne les langues officielles ni ne dit ce qu’il a à offrir aux Acadiens. Tous mettent le dossier sous la table! Le seul qu’on entend, c’est Kris Austin, de l’Alliance des gens du Nouveau-Brunswick, qui dit vouloir abolir le bilinguisme!»

Robert Melanson juge la situation d’autant plus inquiétante que certains sujets importants demeurent, comme le manque d’utilisation du français dans la fonction publique provinciale à Fredericton, par exemple.

Le débat des chefs en français qui aura lieu sur les ondes de la Télévision Rogers le 14 septembre avec une traduction simultanée payée par la Fondation du Conseil économique du Nouveau-Brunswick, l’Association francophone des municipalités du Nouveau-Brunswick et la SANB, devrait permettre d’en savoir plus sur les intentions des principaux partis. La SANB a également envoyé un questionnaire aux partis «afin d’aider les électeurs à faire leur choix», explique l’organisme.

 

Dernière mise à jour le jeudi 6 septembre 2018, à 12h59.

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Benjamin Vachet
Benjamin Vachet
bvachet@tfo.org @BVachet

Originaire de France, Benjamin Vachet vit au Canada depuis plus de douze ans. Titulaire d'un baccalauréat en Administration économique et sociale et d'une maîtrise de journalisme, il a commencé sa carrière en France, avant de la poursuivre au Canada. Il a travaillé pour les hebdomadaires Le Reflet, puis L’Express Ottawa et pour la radio francophone d’Ottawa, Unique FM. Il a rejoint le Groupe Média TFO en 2014. Passionné de politique ontarienne, fédérale et internationale, Benjamin cumule plus de treize années d’expérience en presse écrite, radio et télévision.