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L’éditorialiste Pierre Jury quitte le journal Le Droit

Temps de lecture : 3 minutes

OTTAWA – Le seul quotidien franco-ontarien perd l’une de ses principales plumes. Après 34 ans de services, dont 17 en tant qu’éditorialiste, Pierre Jury lève l’ancre, à un moment où le journal affronte une difficile transition économique.

« J’ai démissionné », explique M. Jury qui évoque un contexte personnel et familial, après la perte de ses parents au cours de la dernière année, mais aussi l’envie de tourner sereinement la page.

« Je chercherai à me réimpliquer dans cinq-six mois, mais je ne sais pas encore dans quoi, peut-être l’éducation, la formation, la rédaction ou le conseil stratégique. »

Les francophones de l’Ontario se retrouvent ainsi privés d’un porte-voix avisé et au style incisif. Parmi ses nombreux combats, l’éditorialiste avait notamment pris fait et cause pour l’éducation post-secondaire en français dans la province au moment de la publication du rapport Boileau en 2012.

« Le commissaire aux services en français expliquait alors qu’une génération de jeunes franco-ontariens était obligée de poursuivre ses études en anglais après avoir fait toute sa scolarité en français », rappelle le journaliste. « J’en ai fait un éditorial dans lequel j’appuyais sans réserve le commissaire, un premier cri d’alarme qui a mené à la création de l’Université de l’Ontario français. »

« Merci, Pierre, pour ton éclairage sur les grands enjeux de notre société, d’ici et d’ailleurs, notamment sur l’Ontario français qui a toujours eu un allié dans nos pages », lui a d’ailleurs brièvement rendu hommage le rédacteur en chef du journal, Patrice Gaudreault, dans son édition du 23 mai.

François Boileau a salué, pour sa part, la « plume pointue, intelligente, et directe » d’un « chroniqueur de grand talent sachant lire entre les lignes et analyser en conséquence ».

Le poids des mots dans la balance des minorités

Les minorités auront tenu une place à part dans les écrits engagés de Pierre Jury.

« Une société éclairée comme la nôtre ne prend tout son sens que dans la manière dont elle traite ses minorités. C’est ce que j’ai essayé d’appuyer. L’influence de l’éditorialiste se joue de façon discrète et tranquille. Elle donne souvent des résultats, mais à long terme. Le poids de mes mots engageait ma responsabilité et celle du journal. »

Diplômé d’une maîtrise en éducation physique de l’Université Laval, Pierre Jury est entré en décembre 1985 dans ce qui était, à l’époque, une institution tentaculaire, comptant plus de 325 employés.

Après quelques semaines aux nouvelles générales, il poursuit au pupitre des Sports.

« C’est dans la presse sportive que l’on trouve les plus belles plumes », juge-t-il, sans l’ombre d’une hésitation. « Le sport n’étant pas considéré avec le même sérieux que les autres secteurs du journalisme, on permet une grande liberté de style d’écriture. »

À partir de 1995 et durant 20 ans, il tiendra la barre de la chronique Alimentation et mènera, de 1996 à 2001, l’ancêtre des grandes entrevues du Droit que tient aujourd’hui Denis Gratton.

« Je rencontrais des personnalités locales impliquées dans les secteurs communautaire, social ou économique et j’explorais leur parcours, sur deux pages. »

Au début des années 2000, M. Jury fait ses premiers pas d’éditorialiste au côté de Murray Maltais, à qui il succède en 2003. Durant 17 ans, il va écrire quatre à cinq éditoriaux par semaine sur les grands enjeux que traverse le pays, avec toujours cette attention pour les visions et mécanismes politiques, comme celui du Sénat auquel il a consacré plus d’une dizaine de textes.

Une lourde transition économique

La démission de Pierre Jury intervient dans un contexte de transition pour le seul quotidien franco-ontarien.

En août dernier, la faillite de Groupe Capitales Médias (GCM), conjuguée au plan de sauvetage de cinq millions de dollars in-extremis du gouvernement québécois, avait tout à coup fragilisé l’unique quotidien francophone établi en Ontario.

Dans l’urgence, c’est finalement un plan d’affaires basé sur un modèle coopératif qui s’était imposé, d’où la naissance de nouvelle coopérative des travailleurs et travailleuses du Droit.

Dans le même temps, le journal annonçait son déménagement du côté de Gatineau afin de profiter de l’aide du gouvernement du Québec aux médias sous forme de crédit d’impôt sur la masse salariale.

Une décision qui mettait fin à la présence du bureau central à Ottawa depuis la création du journal en 1913.

Devant l’ampleur de l’épidémie de COVID-19, le quotidien avait finalement décidé de publier son édition papier uniquement les samedis.

Quel avenir pour l’éditorial de langue française ?

« Je ne connais pas l’avenir, mais je n’ai pas l’impression que je serai remplacé », lâche Pierre Jury.

« Ça tient à l’industrie de la presse, en crise. Mais Le Droit avait un rôle supérieur aux autres journaux de la même coopérative au sein d’une communauté minoritaire qui se retrouve toute seule en Ontario. »

« Elle avait besoin d’un journal pour l’aider », affirme-t-il, rappelant qu’en 1913, « Le Droit a été fondé car on avait rendu le français illégal. On est rendu à un point où on le célèbre, mais la minorité de langue française en Ontario a tendance à être oubliée des pouvoirs publics. Il faut marteler qu’elle a un rôle à jouer. »

« Si Le Droit devait fermer, ce qui n’est pas dans les cartons, mais reste une possibilité à moyen terme, il restera aux forces vives et aux journalistes, quels qu’ils soient, de perpétuer le travail de l’éditorialiste et son message de défense des intérêts franco-ontariens. »

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