Les services de santé mentale sont plus difficiles d’accès pour les francophones du Nord
NORD DE L’ONTARIO – Pour les francophones du Nord de la province, trouver des soins de santé en français n’est pas une mince affaire. Selon des consultations menées par le Réseau du mieux-être francophone du Nord de l’Ontario (RMEFNO), l’accès aux soins de santé mentale en français représente un défi majeur, dans un contexte marqué par une pénurie de praticiens locaux bilingues.
L’année dernière, le RMEFNO a fait l’état des lieux dans plusieurs villes du Nord, histoire de prendre le pouls de la population francophone et évaluer l’accès aux services en français.
« On a tenu quatorze séances d’engagement communautaire qui ont rejoint environ 144 participants. Un des premiers constats, évidemment, était l’accès limité aux services en français dans plusieurs secteurs clés de la santé mentale », relate Jonathan Bussières, le directeur général par intérim du Réseau.
Il attribue en partie ce phénomène au manque de personnel bilingue. « Il y a un problème de ressources humaines bilingues. Ça, c’est une réalité partout dans le Nord, partout en Ontario, partout au Canada », avance-t-il, ajoutant qu’au-delà du recrutement, cela nécessite un véritable travail de sensibilisation auprès des fournisseurs de services. « Il faut que ceux qui organisent les services soient conscients premièrement qu’il y a des francophones dans la région, ce qui n’est pas toujours le cas ».
Il affirme que cet obstacle entraîne un renoncement aux soins chez les francophones de la région. « Le fait que des services ne soient pas disponibles en français va souvent faire que cette clientèle attend avant d’aller chercher des traitements. Les gens se disent que les services n’existent pas, donc ils ne peuvent pas en obtenir, puis demeurent avec leurs problèmes et leurs difficultés sans être traités. Ça mène à toute une panoplie de conséquences quand on a des problèmes de santé mentale non traités ».

Guérir dans sa langue, un besoin vital
Ouverte depuis maintenant trois ans, la clinique privée d’Isabelle Chaussée a vite suscité un engouement chez les francophones de la région. Par manque de praticiens locaux, elle dit recevoir des clients de la région, mais pas que, puisqu’elle accompagne aussi des clients provenant du Sud. « C’est devenu ma niche sans que ce soit fait exprès. Je réalise qu’il y a des clients de partout qui me contactent pour avoir des services en français. J’en ai de Kapuskasing, de Hearst, beaucoup de Hawkesbury, de Prescott-Russell ».
Au-delà de la question linguistique, l’accès aux soins de santé mentale en français est avant tout primordial pour le succès du traitement, confie Mme Chaussée. « Être capable d’exprimer tes émotions sans avoir à penser à quel mot utiliser parce que c’est ta langue seconde, c’est vraiment ce qui fait le gros travail en thérapie ».
La thérapeute utilise l’exemple de son père, un francophone unilingue, pour démontrer l’importance de se soigner dans sa langue première. « Quand j’étais jeune, et qu’on allait au restaurant, il devenait tellement stressé quand la serveuse venait à table et qu’il fallait qu’il commande en anglais », raconte-t-elle, « Et ça, c’est juste pour commander à manger. Donc, imaginons ce que ça doit être de parler de ses troubles de santé mentale dans une langue qui n’est pas la tienne ».

Néanmoins, les soins de santé mentale en français restent « un manque qui est vraiment alarmant dans le Nord », dit-elle. Dû à ce fait, des francophones de la province vont jusqu’à solliciter des services en français à l’extérieur du pays. Il y a quelques mois, Éléonore Hamour, psychologue basée à Bordeaux, en France, a reçu une foulée de personnes franco-ontariennes sollicitant ses sessions virtuelles de psychanalyse.
« L’Ontario s’est imposé non pas par un ciblage de ma part, mais par la demande affluente de patients vivant en milieu linguistique minoritaire. Ils se tournaient vers des plateformes comme la mienne pour pallier un cruel manque de praticiens locaux, cherchant désespérément à déposer leur souffrance dans la langue qui les a vus grandir », souligne Mme Hamour.
Rapidement, la clientèle franco-ontarienne occupe une grande part de ses rendez-vous, bien qu’elle desserve les communautés francophones à l’échelle internationale. Elle alerte notamment sur les risques d’une prise en charge en anglais pour un patient dont la langue maternelle est le français.
« Pour ceux qui s’essaient tout de même à consulter en anglais, le danger majeur est l’impasse thérapeutique par intellectualisation. Le patient devient le traducteur de son propre mal-être, ce qui dresse un mécanisme de défense inconscient particulièrement tenace ».
Accroître l’offre active
Le directeur général par intérim du RMEFNO souligne que l’offre active varie par région et institution. « Dans la région de Cochrane, il y a plusieurs petits fournisseurs qui sont des fois essentiellement francophones où la majorité du personnel est bilingue. Quand il s’agit des services offerts par les grands hôpitaux à Sudbury ou Thunder Bay, l’accès aux services en français est des fois beaucoup moins évident ».
Pour y remédier, le RMEFNO propose des modules de formation pour améliorer l’offre active de services en français chez les professionnels et organisations de santé afin de « s’assurer que les personnes bilingues au sein d’une organisation ont l’aide nécessaire pour faire cette offre de services en français ».
À Sudbury, l’hôpital Horizon Santé-Nord, désigné sous la Loi sur les services en français, s’engage à offrir des services en santé mentale en français pour les patients. Pour Jason Séguin, gérant des services d’intervention à la crise ainsi que des unités de services médicaux à la toxicomanie, l’offre active est « particulièrement importante en santé mentale parce que les soins reposent sur l’écoute, la communication, et une bonne confiance ».
Dans le plan stratégique de l’hôpital, Ensemble pour vous 2030, augmenter l’offre active de services en français est l’un des objectifs fixés par l’institution pour assurer une meilleure équité. M. Séguin confirme que, pour le moment, 30 % du personnel de l’hôpital est capable d’offrir des services en français, reconnaissant que l’institution compte augmenter ce taux. « On vise à acheminer 30 % dans tous nos programmes, pas juste 30 % pour tout l’hôpital ».