Sans réponse du ministère du Patrimoine canadien avant la mi-mai, le Théâtre français de Toronto devra abandonner son projet de salle. Photo : ONFR/Laetitia Dogbe
Culture

L’étau se resserre autour du Théâtre français de Toronto

Sans réponse du ministère du Patrimoine canadien avant la mi-mai, le Théâtre français de Toronto devra abandonner son projet de salle. Photo : ONFR/Laetitia Dogbe

TORONTO – À l’approche de la date butoir du 15 mai, la pression monte au Théâtre français de Toronto (TfT), qui bénéficie d’un large appui communautaire dans son projet de salle de théâtre. En attente d’une décision de financement, 71 organismes franco-ontariens signent des lettres d’appui et réaffirment la nécessité d’un lieu permanent propre au TfT.

Après avoir déposé une demande de financement de 9,5 millions de dollars au ministère du Patrimoine canadien (PCH) à l’automne dernier en vue de la première pelletée de terre espérée cette année, le projet de salle de théâtre se retrouve plongé dans l’incertitude.

En effet, même si un fonctionnaire de Patrimoine canadien leur avait confirmé en 2024 que le TfT figurait dans leurs prévisions, le ministère n’a pas été en mesure de rendre une décision dans les délais habituels.

« Nous sentions qu’il fallait faire pression pour avoir une réponse à temps », affirme le co-directeur général, Ghislain Caron, qui souligne qu’un soutien communautaire s’est rapidement mis en place : « En trois jours, nous avons eu 71 lettres d’appui directement envoyées au ministère par des organismes. »

Le temps presse pour le projet de salle de spectacle puisque le promoteur a donné la date limite du 15 mai, pour la confirmation du financement et le lancement du chantier.

Dans un courriel envoyé à ONFR cette semaine, Patrimoine canadien assure que « la demande de financement du TfT fait l’objet d’une analyse et que la décision sera communiquée dès que le processus est complété. » 

Karine Ricard est la directrice générale du Théâtre français de Toronto (TfT). Photo : Gracieuseté

Une mobilisation massive

Au total, 71 organismes et personnalités franco-ontariennes ont exprimé leur soutien au projet par des lettres adressées au PCH, dont l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO), la ville de Toronto ainsi que la députée fédérale Julie Dzerowicz. Tous demandent un traitement accéléré du dossier.

L’importance stratégique du projet fait consensus au sein des signataires notamment sur les retombées éducatives et communautaires locales que ce projet serait en mesure d’apporter, notamment par son emplacement prévu dans le secteur de Danforth à Toronto, à côté d’une école francophone.

Le projet avait déjà été identifié par l’AFO dans ses recommandations prébudgétaires en faveur de la communauté franco-ontarienne, dans lesquelles elle rappelle la place unique que le TfT occupe dans l’écosystème culturel francophone en Ontario.

Le directeur général de l’AFO, Peter Hominuk, affirme que l’organisme a accompagné le TfT, et explique que le dossier se heurte surtout à des critères de financement complexes.

Le directeur général de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO), Peter Hominuk pense que l’attente imposée par le PCH est liée à des critères de financement. Photo : Gracieuseté

« Il s’agit d’une question de critères. Ces projets ne rentrent pas facilement dans les programmes existants du provincial et du fédéral », dit-il, ajoutant qu’il n’existe pas de programme spécifiquement adapté aux infrastructures francophones de cette envergure. 

« À cause des montants requis, ça demande une participation des deux gouvernements », poursuit-il. Selon le directeur général, l’exception provinciale frappante du TfT de détenir sa propre salle provient du coût de construction à Toronto qui complique encore l’équation.

« C’est plus facile dans d’autres provinces qu’en Ontario à cause des structures budgétaires gouvernementales », avance M. Hominuk.

Il demeure toutefois confiant, évoquant des cas précédents comme avec le Mouvement d’implication francophone d’Orléans ou avec la Place des Arts à Toronto : « Tu es toujours en attente pour une réponse jusqu’à temps que tu aies ta réponse. »

Alexis Maquin, directeur général du Club canadien de Toronto. Photo : Sandra Padovani/ONFR

Du côté du Club Canadien de Toronto, Alexis Maquin encourage le TfT à « aller vers les marchés anglophones pour récupérer des subventions ». Il croit qu’une approche économique plus diversifiée et moins ethnocentrée est la clé du succès.

Il reconnaît néanmoins l’importance du projet : « On a besoin d’espaces de découvrabilité de la culture francophone. Le TfT existe depuis 60 ans et c’est important qu’il puisse avoir un lieu à son nom. »

Parmi les 71 lettres de soutien, Louise Frappier, professeure au Département de théâtre de l’Université d’Ottawa, martèle dans la sienne comment le projet de construction répond à un besoin documenté qui permettrait de renforcer l’offre pédagogique et de lancer de nouveaux services éducatifs en français tels que des camps d’été pour les jeunes et une école de théâtre.

« Ce projet n’est pas un luxe : il s’agit d’une infrastructure culturelle essentielle », lit-on dans les recommandations de la professeure.

Le chantier est prêt à démarrer

Après une rencontre en avril dernier avec Patrimoine canadien, l’équipe du Théâtre français de Toronto dit avoir eu l’assurance d’une réponse d’ici le 15 mai. « Les développeurs ne peuvent pas repousser davantage la date, et sans confirmation du fédéral, on risque de perdre le projet », affirme Karine Ricard.

Elle assure que les promoteurs sont prêts à lancer les travaux. « On est déjà avancés dans les plans structuraux du théâtre », précise-t-elle. La directrice générale explique que pour ces développeurs, un abandon du projet imposerait un remplacement fastidieux : « Le projet du théâtre est assez spécifique qui ne se remplace pas facilement. » Dans les plans, la salle serait également intégrée à un complexe résidentiel avec des logements à prix abordables.

« On nous a parlé de fonds disponibles avant que ces fonds ne soient soudainement plus disponibles », se rappelle le directeur de la communication du théâtre, Manuel Verreydt.

« C’est un risque qui coûterait peut-être la faillite du théâtre », déplore Karine Ricard, qui admet que le prix de vente du promoteur a par ailleurs été négocié au prix coûtant. « C’est déjà un énorme rabais. C’est une extrême chance. »

« L’importance d’avoir une salle où l’on peut nous-mêmes décider de nos prix et de ce qu’on veut présenter, c’est capital et ça devient de plus en plus urgent dans les prochaines années », énonce-t-elle.

Une maquette du complexe immobilier dans lequel la nouvelle salle de théâtre devrait être construite. Photo : Gracieuseté

La conception graphique de la salle de spectacle prévue. Photo : Gracieuseté

Le projet du théâtre se situe sur l’avenue Danforth dans l’Est de Toronto. Photo : Rudy Chabannes/ONFR

Le dénouement est attendu à la mi-mai

Les 9,5 millions demandés couvriraient environ 63 % du projet, de surcroît, le TfT espère un appui complémentaire de la province. Pour l’instant, seuls 305 000 $ ont été obtenus via le Fonds du Canada pour les espaces culturels. À l’issue de 60 ans d’existence, le Théâtre français de Toronto continue d’opérer sans lieu permanent, malgré une programmation soutenue de sept à neuf productions par saison. Tout devrait se jouer à la mi-mai.