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L’insécurité linguistique, conséquence d’une discrimination ?

Temps de lecture : 4 minutes

OTTAWA – Et si derrière l’insécurité linguistique se cachait en réalité une conséquence de la discrimination linguistique vécue parfois par les francophones ? Le professeur de l’Université d’Ottawa, Christian Bergeron, s’intéresse à ce phénomène méconnu ou volontairement ignoré, la glottophobie.

« Speak white », « Go back to Quebec », « F***g french frog », « Yerk, French ! »… Quand ONFR+ a lancé un appel à témoignages sur les réseaux sociaux, de nombreux Franco-Ontariens ont voulu, en privé, partager leurs histoires et les invectives entendues ici et là.

« Ça vient de clients, de collègues… Une fois, l’un d’eux m’a dit que les Canadiens français étaient attardés parce qu’ils ne parlaient pas anglais », raconte Julie*. « Quand je l’ai confronté, il s’est repris en me disant que c’était une joke et mes autres collègues ont essayé de me calmer en me disant que ce n’était pas si grave… Mais est-ce qu’ils accepteraient ce genre de commentaires si c’était une autre culture ou une autre langue qui étaient visées ? »

Installée depuis quatre ans à Toronto, cette Québécoise d’origine s’est dite surprise, en acceptant de témoigner, de réaliser que ce genre d’épisodes lui était arrivé assez fréquemment. « Mais ce n’est que mon expérience personnelle », insiste-t-elle.

Le cas de Julie ne serait pourtant pas tout à fait anecdotique. Professeur à la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa, Christian Bergeron s’est intéressé, avec les professeurs français, Philippe Blanchet, de l’Université Rennes 2, et Mylène Lebon-Eyquem, de l’Université de La Réunion, aux diverses formes de discriminations vécues en France et au Canada par les étudiants.

« En Ontario, je me suis rendu compte que la cause numéro un de discrimination vécue par les étudiants franco-ontariens que j’ai interrogés, c’est la discrimination linguistique », explique le sociologue à ONFR+. « Cette glottophobie, qui est une forme de discrimination comme les autres existantes – le sexe, l’âge, l’ethnicité, la religion, par exemple – est vécue, mais peu connue en comparaison à l’insécurité linguistique qui est bien souvent la réaction à une discrimination, comme des moqueries sur l’accent, le rejet en raison de la langue française, les insultes… »

S’il reconnaît lui-même que son échantillon – 131 étudiants franco-ontariens de la région d’Ottawa – est trop petit pour tirer des conclusions, la moitié des personnes interrogées disent avoir vécu de la discrimination linguistique au cours des trois dernières années, principalement dans les lieux publics, au travail, à l’école ou ensuite, à l’université.

Discrimination subtile

Le sujet reste complexe, dit-il, car parfois, les personnes ne se rendent même pas compte qu’il s’agit de discrimination, d’autant que certaines brimades peuvent être subtiles.

« Souvent, on minimise, on ne veut pas le remarquer », estime André*, résidant du Nord de l’Ontario. « Je me souviens d’une fois où nous sommes allés au restaurant avec des amis. La serveuse nous a placés à une table et on a commencé à parler entre nous en français, puisque nous étions tous francophones. À la table d’à côté, un couple avait pratiquement fini son repas, ils en étaient au dessert. Le gars a appelé la serveuse pour changer de table. Apparemment, l’éclairage le dérangeait. Je me suis toujours posé la question si ce n’était pas plutôt un signe d’intolérance à notre égard. Ça me reste encore en tête : pourquoi a-t-il voulu changer de table en fin de repas, juste quand on venait d’arriver ? »

La crainte de parler en français

Parmi les personnes interrogées par M. Bergeron, beaucoup disent avoir préféré garder le silence lorsqu’elles ont vécu une situation de ce type, ne sachant que dire ou faire.

Selon les circonstances, Julie n’hésite pas, pour sa part, à prendre la parole face à ses interlocuteurs.

« C’est plus fort que moi, car je trouve ça inacceptable », dit-elle, ajoutant qu’une fois, elle a même réussi à obtenir des excuses.

Mais autour de Julie, beaucoup de ses amis choisissent de ne plus parler français en public.

« Ils ont presque honte. Ils ne veulent pas dire qu’ils sont francophones ou d’où ils viennent. »

Un constat amer que partage André.

« Certains finissent par avoir une langue publique, l’anglais, et une langue privée, le français. »

Source : Pixabay

Et c’est bien un des risques associés à ces expériences, explique M. Bergeron.

« Une personne qui sent que le français n’est pas bien vu dans l’espace public va peut-être hésiter à l’utiliser. Elle va penser que ce sera plus facile de cesser de le parler. »

Une des personnes qu’il a interrogées résume bien ce sentiment.

« Lorsque l’on appartient à une minorité linguistique dans une région, il est très difficile d’être soi. Il est beaucoup plus aisé d’embarquer dans la langue qui est prépondérante et qui a l’air plus intéressante et utile pour la vie de tous les jours. Cela conduit peu à peu à délaisser notre langue, et à se laisser assimiler. »

Une discrimination « gardée sous silence »

Dans un article qu’il signe sur le site internet The Conversation, M. Bergeron rappelle qu’en 2017, afin de mieux comprendre les discriminations en Ontario, la Commission ontarienne des droits de la personne avait interrogé 1 500 Ontariens à ce sujet. Elle n’avait toutefois pas étudié la réalité des francophones ni les discriminations linguistiques dans la province.

« Il est plus que nécessaire d’étudier cette problématique ainsi que d’autres discriminations que vivent les groupes minoritaires », écrit-il.

Et de préciser, en entrevue avec ONFR+ : « La glottophobie est présente devant nos yeux, mais elle n’a pas de nom. Elle n’est pas dénombrée et à ma connaissance, c’est la première étude quantitative sur ce phénomène en Ontario français. Mon étude n’est peut-être que la pointe de l’iceberg et elle ouvre beaucoup de questions. Mais je pense que ce phénomène mérite d’être approfondi et discuté. Car il faut nommer une réalité pour la changer. »

*Les prénoms des personnes qui ont accepté de témoigner ont été modifiés à leurs demandes, mais seules les personnes ayant pu être authentifiées sont citées dans cet article.

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