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L’OIF torpille Catherine Cano, une « crise plus profonde » selon des observateurs

Temps de lecture : 4 minutes

L’attachée de presse de la secrétaire générale de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) attaque publiquement la Canadienne Catherine Cano, au lendemain de l’annonce de son départ surprise. Une distraction pour ne pas parler des vrais problèmes au sein de l’institution, selon plusieurs observateurs choqués.

« En toute transparence, je vous dirais que le départ de Catherine Cano est vécu comme un soulagement […] C’est peut-être pour le mieux de l’Organisation », lance Oria K. Vande weghe, directrice des communications de l’Organisation internationale de la francophonie. Elle agit également comme porte-parole de la secrétaire générale de la Francophonie, Louise Mushikiwabo.

« Les méthodes de travail de Mme Cano n’étaient pas compatibles avec celles de la secrétaire générale. […] Oui, c’était une bosseuse, mais elle avait des méthodes chaotiques, compliquées. Ses équipes souffraient de beaucoup d’épuisement moral, physique. Ce n’est pas quelqu’un avec qui il est facile de collaborer relationnellement. […] Il y a des gens qui étaient très frustrés de leur relation avec l’administratrice », affirme sans détour cette proche de longue date de Louise Mushikiwabo.

Sans mettre les gants blancs et loin de la retenue habituelle des milieux diplomatiques, Oria K. Vande weghe en remet.

« Il y a eu beaucoup d’attentes de la secrétaire générale qui n’ont pas été comblées par Mme Cano. Il y a eu pas mal de désaccords professionnels », dit-elle.

Plus tard, elle affirme pourtant que le départ de Catherine Cano est purement le résultat de « problèmes relationnels qui n’ont rien à voir avec le travail effectué ».

Elle affirme que Catherine Cano a bien donné sa démission, qu’il ne s’agit pas d’un départ forcé. « Tout le monde était surpris. À ce niveau de responsabilité, on s’attend à un préavis, à une passation correcte des dossiers. […] Elle a choisi un moment compliqué pour partir », lance-t-elle.

Après plusieurs accusations de mauvaise gestion faite à l’endroit de l’OIF, avant 2018, Catherine Cano avait pour mandat d’instaurer une saine gestion et de réformer les programmes de cette organisation financée par les fonds publics.

« Elles ont fait ce travail à deux ! », insiste la porte-parole de Louise Mushikiwabo. « Le plan d’action a été mis en place bien avant que Mme Cano arrive, le fait qu’elle parte ne va pas changer ses missions, Louise Mushikiwabo vient d’un pays où la transparence, la gestion financière ne sont pas des choses avec lesquelles on rigole. Si c’est la bonne gestion des ressources qui inquiète les Canadiens, ils doivent être rassurés », dit-elle.

Catherine Cano reste diplomate

Catherine Cano n’a pas voulu répliquer, jeudi soir, aux propos de son ancien employeur. Elle confirme avoir remis sa démission le 16 octobre.

« C’est avec le sentiment du devoir accompli que je quitte l’OIF. J’estime avoir mené à bien les trois volets du mandat qui m’avait été confié » dit-elle dans une déclaration transmise à ONFR+. Elle mentionne le redressement des finances et l’amélioration de la transparence, notamment.

« Je suis également très fière du travail de l’équipe que j’ai eu l’honneur et le plaisir de diriger et pour laquelle j’ai le plus grand respect », affirme-t-elle, refusant d’accorder une entrevue.

Des observateurs très inquiets

Plusieurs observateurs de la francophonie internationale décodent dans les événements des dernières heures une affaire beaucoup plus profonde qu’un simple « problème relationnel »

« Le ton de toute cette affaire m’étonne. Je ne vois pas ce qu’ils [l’OIF] veulent accomplir en mettant tout sur la table et en parlant publiquement contre Catherine Cano », affirme sans détour Jean-Louis Roy, secrétaire général de l’Agence intergouvernementale de la francophonie, l’ancêtre de l’OIF, entre 1990 et 1998.

« C’est une surprise énorme ce départ. C’est malheureux pour l’organisation qui n’a pas besoin de batailles internes. Les pays de la francophonie doivent se positionner en urgence pour l’éducation en français de centaines de millions d’enfants, pas être pris dans des conflits de ce genre », dit ce diplomate canadien.

Un autre intervenant de la francophonie internationale, qui connait bien les rouages de l’OIF, est estomaqué.

« Quelle décision a pris Catherine Cano pour qu’il y ait une rupture aussi violente et qu’on la chasse de façon si cavalière ? », dit cet intervenant qui souhaite conserver l’anonymat.

« Les déclarations publiques de l’OIF à son endroit, je n’ai jamais vu cela. Habituellement, en diplomatie, on arrondit les angles, on essaye de faire mal paraître personne. Là, l’OIF fait tout éclater au grand jour », s’étonne-t-il. « Mais qu’on le veuille ou non : le ménage commencé par Catherine Cano, son successeur devra le terminer », tranche-t-il.

Le départ de Catherine Cano survient deux semaines avant l’ouverture du Conseil permanent de la Francophonie (CPF), les 4 et 5 novembre prochains.

« En attaquant Mme Cano, une femme reconnue, on attaque aussi un peu le Canada. Pourquoi un départ à ce moment-ci ? Est-ce qu’il y a eu des confrontations idéologiques sur des questions de fond ou la rencontre à venir ? », indique un acteur gouvernemental qui ne peut pas accorder d’entrevue.

« L’OIF a un rôle fondamental et elle doit surmonter ce conflit entre deux personnes. Ce qui est en jeu est beaucoup plus grand. La place du français est en jeu », ajoute-t-il.

Réactions timides d’Ottawa et de Québec

Officiellement, le ministère fédéral des Affaires étrangères fait preuve de retenue dans le dossier.

« Madame Cano est une gestionnaire de grande expérience, et nous la remercions pour sa contribution importante à l’OIF », affirme-t-on dans une déclaration de deux phrases.

La ministre des Langues officielles, Mélanie Joly, a quant à elle, refusé de commenter le dossier.

En coulisses, une source fédérale proche du dossier, affirme que le Canada ne souhaite pas « entrer en guerre » avec l’OIF. Mais le gouvernement canadien n’est pas forcément heureux de voir l’institution internationale faire une sortie médiatique contre Catherine Cano. La nomination de Mme Cano visait à s’assurer d’une gestion saine de l’OIF et le Canada compte s’assurer coûte que coûte que le ménage se termine bien.

Le gouvernement québécois a aussi fait preuve de prudence en saluant simplement le travail de Catherine Cano et en « prenant acte de sa décision ».

Une position faible et inacceptable, selon Christine St-Pierre, ancienne ministre des Relations internationales et de la Francophonie du Québec.

« On ne peut pas ternir la réputation de quelqu’un de cette manière. Le Québec et le Canada sont des bailleurs de fonds importants. Le Québec doit poser des questions et l’OIF doit rendre des comptes sur le départ de Mme Cano. Elle est allée à l’OIF pour la redresser », affirme la députée libérale provinciale. « Catherine Cano est intègre, l’opacité ne faisait pas partie de sa philosophie. Elle a dû faire des choix qui ont déplu à certains », ajoute Mme St-Pierre.

« Si le poste d’administrateur ne revient pas au Québec ou au Canada, nous serons perdants. Nous amenons la voix de la francophonie en Amérique au sein de l’OIF. Le Québec doit être consulté pour le remplacement de Mme Cano », ajoute l’ancienne ministre.

À ce sujet, un observateur privilégié de l’OIF affirme que « Québec et Ottawa font le dos rond pour ne pas déplaire à la secrétaire générale Louise Mushikiwabo. Ils veulent s’assurer qu’un représentant du Canada ou du Québec obtienne le poste ».

Article écrit avec la collaboration de Benjamin Vachet

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