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L’Ontario, un membre distant de l’OIF

Temps de lecture : 5 minutes

Célébrée en grande pompe, en 2016, l’adhésion de l’Ontario à l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) n’a pas donné les résultats promis. Même si l’institution est éclaboussée par différents scandales, des acteurs politiques ontariens croient encore que l’OIF peut être profitable à la francophonie ontarienne et invitent le gouvernement Ford à finalement s’engager.

Au petit matin du 26 novembre 2016, les membres de l’institution ont voté en faveur d’une résolution pour accueillir l’Ontario au sein de la francophonie internationale à titre de membre observateur. Un moment historique pour une province qui a peu de présence sur la scène internationale, contrairement au Québec qui a un siège au sein de plusieurs organisations et un large réseau de bureaux partout dans le monde.

Émue, celle qui était alors ministre responsable de la francophonie, Marie-France Lalonde, a partagé sa réaction à chaud au micro d’ONFR+, à l’époque.

« Je suis très fière pour nous tous, au nom de la première ministre et tous les Franco-Ontariens, mais aussi pour l’Ontario et tous les francophiles », a-t-elle lancé au bout du fil.

Écoutez l’entrevue réalisée avec Mme Lalonde depuis le Sommet de la francophonie à Madagascar ici :

Quatre ans plus tard, elle se souvient avec émotion de cette journée.

« C’est un souvenir incroyable. Ça fera partie des grands moments de ma vie politique. Je me souviens d’entrer dans la grande salle avec les représentants de tous les pays. Lorsque nous avons obtenu notre statut, le président français François Hollande est venu me féliciter. C’était magique ! »

Mais il s’agit d’un rêve brisé, dit-elle. « C’est une occasion ratée. Je crois que c’est clair que pour le gouvernement de Doug Ford, l’OIF n’était plus une priorité. Pourtant, on a travaillé très fort pour convaincre les membres de la pertinence de voir l’Ontario, une province majoritairement anglophone, les rejoindre », lance-t-elle.

À l’époque, l’Ontario accepte de verser 300 000 $ à l’OIF dans un geste de bonne volonté pour démontrer son désir d’obtenir un statut de membre permanent, dès que possible. Un objectif officialisé dans une lettre signée de la main de la première ministre de l’époque, Kathleen Wynne.

Une élection et un recul immédiat

Il ne faudra que quelques semaines après l’élection de Doug Ford pour que le ton change au sujet de l’OIF en sol ontarien. Doug Ford impose une interdiction formelle à son équipe de voyager : il martèle que les libéraux de Kathleen Wynne ont créé un déficit record de 15 milliards de dollars ce qui impose des choix difficiles. Conséquence : l’Ontario annonce qu’elle n’enverra personne la représenter au Sommet de la francophonie qui doit se tenir à l’automne, en Roumanie.

Le 25 septembre 2018, Caroline Mulroney, ministre déléguée aux Affaires francophones, le dit sans détour : « La priorité de notre gouvernement est d’appuyer les Franco-Ontariens et les Franco-Ontariennes, ici en Ontario. »

Depuis, l’Ontario s’acquitte de sa cotisation à l’OIF, soit 17 800 $ par an, mais n’allonge pas un dollar de plus pour des projets spécifiques. L’obtention d’un statut permanent « nécessiterait un investissement substantiel déterminé par l’OIF en fonction du PIB de la province », insiste le bureau de la ministre Mulroney.

L’OIF croit que le statut d’observateur de l’Ontario ne favorise pas sa participation aux activités.

« Souvent les États observateurs sont freinés par ce statut et ils ne savent pas à quoi ils ont droit. C’est un statut qui n’est pas très incitatif. Ça nécessite une collaboration plus avertie et que le membre soit plus engagé pour savoir vraiment ce qu’ils peuvent faire ou pas faire. Avec la réflexion que nous menons, on va favoriser davantage la participation des membres observateurs », affirme Vanessa Lamothe, conseillère responsable de la Stratégie et des Instances au sein du Cabinet de la Secrétaire générale de l’OIF.

Contrairement au gouvernement précédent, Caroline Mulroney ne participe pas aux instances de la francophonie à titre de « sherpa ».

C’est plutôt la sous-ministre aux Affaires francophones, Marie-Lison Fougère, qui s’est retrouvée à hériter de la fonction.

La ministre Mulroney, elle, reconnaît aujourd’hui l’importance de cette adhésion, mais conserve sur le fond sa position de 2018.

« La francophonie ontarienne est un atout considérable pour notre province sur le plan économique et culturel. Notre présence à l’OIF nous offre une visibilité sur la scène internationale et un accès à de nouveaux marchés qui représentent plus de 900 millions d’individus, dont 300 millions de francophones. Nous suivons par conséquent de très près les travaux et projets de l’OIF, tout en veillant à ce que notre participation favorise d’abord et avant tout la communauté francophone de l’Ontario. »

Il faut dire que les scandales entourant l’OIF ont refroidi l’Ontario au cours des dernières années, indiquent plusieurs sources. L’Ontario a déjà considéré la possibilité d’envoyer des jeunes participer au projet de tour du monde sur le navire de l’Hermione, imaginé par Michaëlle Jean, par exemple. L’initiative a finalement connu des dépassements de coûts et fait couler beaucoup d’encre, ce que craignait l’Ontario demeuré à bon port.

Deux projets ont été sauvés

Dans la période de 18 mois séparant l’entrée de l’Ontario dans l’OIF et l’élection de Doug Ford, le gouvernement libéral a eu le temps de mener deux projets dans la francophonie internationale. Le premier a été l’envoi d’une délégation de femmes d’affaires franco-ontariennes à la Conférence des femmes de la Francophonie.

Le deuxième, jouer à l’entremetteuse pour permettre la signature d’une entente entre la Société économique de l’Ontario et un organe de l’OIF : l’Institut de la Francophonie pour le Développement Durable (IFDD).

Depuis, la SÉO a souscrit à l’initiative Objectif 2030 de l’IFDD qui exige la mise en œuvre d’actions et de solutions exemplaires en matière de développement durable.

Cet engagement a teinté la manière dont la route touristique francophone Champlain a été développée par son organisation, affirme le président de la SÉO, Denis Laframboise. Les ateliers de la SÉO auprès des jeunes intègrent également « une forte sensibilisation aux valeurs écologiques chères à la SÉO et à IFDD », dit-il. L’IFDD a aussi financé une partie du forum ECORISMO, en 2018 à Ottawa, qui a regroupé des acteurs francophones en environnement.

France Gélinas, députée néo-démocrate et ancienne critique de son parti en matière de francophonie, juge durement le faible bilan des conservateurs dans le dossier de l’OIF.

« J’avais de l’espoir pour nos jeunes franco-ontariens, en matière de développement économique, d’immigration et de visibilité. L’OIF permet d’ouvrir des portes et de rencontrer des partenaires potentiels, mais il faut y participer ! », lance-t-elle.

Pour l’instant, elle se rabat vers l’Assemblée parlementaire de la francophonie, une organisation qui regroupe des élus francophones de partout dans le monde.

« Je suis la présidente de la section ontarienne. On échange sur de bonnes pratiques. Par exemple, je regarde ce qui se fait en Belgique pour protéger les francophones et je peux m’en inspirer pour des projets de loi ici. Mais nous n’avons pas les leviers qu’un membre de l’OIF peut avoir s’il s’investit pleinement », se désole-t-elle, envoyant une dernière flèche au gouvernement en place.

Des opportunités à portée de main pour l’Ontario dans l’OIF

Les intervenants interrogés par ONFR+ ont différentes idées pour permettre à l’Ontario de profiter davantage de son adhésion à l’OIF :

Proposer aux jeunes le Volontariat international de la Francophonie Chaque année de nombreux jeunes francophones et francophiles participent à ce programme qui leur permet d’enrichir leur bagage professionnel et de réseauter dans la francophonie. Les Franco-Ontariens pourraient y prendre part, mais l’Ontario n’a pas fait la promotion de ce programme depuis quatre ans.

Miser davantage sur l’Agence universitaire de la francophonie L’Ontario est un gouvernement participant à l’AUF, un opérateur de l’OIF, dans laquelle elle injecte environ 50 000 $ par année. Ce réseau universitaire mondial francophone peut aider les universités ontariennes en facilitant la mobilité internationale des étudiants ou en finançant des projets de recherche en français. Le gouvernement ontarien pourrait miser davantage sur ce levier d’internationalisation.

Participer au projet de mobilité des enseignants de français L’Ontario et la francophonie ont un défi en commun : une grave pénurie d’enseignants francophones. L’avenir de la francophonie mondiale dépend de sa capacité à accueillir et à former en français la jeunesse africaine. L’OIF offre des lieux de rencontres où les ministres de l’Éducation peuvent travailler ensemble sur cet enjeu et a lancé un projet favorisant la mobilité des enseignants.

S’aligner avec la stratégie économique de l’OIF Le 25 novembre, l’OIF a adopté une nouvelle stratégie économique qui mise sur différents projets et principes sur lesquels les membres peuvent s’aligner. Des missions commerciales entre membres de l’OIF se dérouleront prochainement, l’Ontario peut participer à ces activités visant de nouveaux partenariats.

Partager son expertise Plusieurs pays de la francophonie sont en développement et leurs infrastructures civiles ont de nombreuses lacunes. Par exemple, certains ne sont pas en mesure de délivrer l’état civil et n’ont pas de registre à ce chapitre. Cela a un impact majeur sur la vie démocratique de ces pays, notamment en temps d’élections. L’Ontario a toute l’expertise nécessaire pour aider les pays dans cette sphère, notamment.

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