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Lyne Pitre, médecin et témoin privilégiée de l’histoire de Montfort

Temps de lecture : 5 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

OTTAWA – À Toronto cette semaine, elle fut la seule francophone des 21 récipiendaires lors de la cérémonie de l’Ordre de l’Ontario. La Dre Lyne Pitre n’est pas tout à fait une simple médecin. C’est aussi une une témoin privilégiée des trois dernières décennies à l’Hôpital Montfort. Dans ces conditions, impossible de pas évoquer avec elle la crise de 1997, mais aussi l’actualité de la semaine dominée par le coronavirus.

« Première question un peu classique, mais qu’avez-vous ressenti lors de cette cérémonie, mercredi dernier à Toronto, où vous avez reçu l’Ordre de l’Ontario.

Je n’ai jamais été si honorée, donc j’étais très émue. C’étant fascinant de savoir la qualité des autres 20 récipiendaires. On fait toujours notre travail par passion et par croyance dans la cause, pas pour les récompenses, donc cela m’a beaucoup touchée !

Vous étiez au final la seule francophone honorée. Auriez-vous aimé voir d’autres locuteurs en français recevoir l’Ordre de l’Ontario ?

J’aurais aimé ça ! La ministre qui remettait les récompenses ne parlait pas du tout en français, mais ils ont demandé à une francophone de me présenter. J’ai apprécié ce geste. Il y avait aussi Dalton McGuinty [premier ministre de l’Ontario de 2003 à 2012] qui a reçu le prix. Il est parfaitement bilingue, mais ils n’ont malheureusement pas mentionné son bilinguisme dans la présentation.

On rappelle votre lien fort avec l’Hôpital Montfort, où vous avez commencé à y travailler en 1988, puis êtes devenue d’abord chef du département de médecine familiale en 1993, puis directrice du programme de résidence familiale en 1996, et ce jusqu’à il y a deux ans. Plus de 20 ans donc dans le même poste, ce n’est pas courant…

C’était mon bébé ! C’est un programme très convoité, car beaucoup de gens veulent faire leur résidence à Montfort. En parallèle, nous avons aussi donné de la formation à des médecins qui enseignent. En plus de 25 ans, nous avons en tout formé 200 à 220 médecins francophones avec ce programme de résidence !

Comment on forme ces médecins ?

Il faut sans cesse s’adapter à la demande de patients, ce qui est très demandant. On essaye de montrer comment être efficace, gérer un bureau, des patients, un apprenant en difficulté… Tout cela s’effectue dans le cadre de la médecine familiale, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas besoin de chirurgie, de psychiatrie. C’est une médecine de première ligne. Sur les 280 lits à Montfort, nous avons environ 140 lits de médecine familiale.

la docteure Lyne Pitre. Gracieuseté : Hôpital Montfort

Comment se déroule une journée de travail en tant que directrice du programme de résidence familiale ?

Dans mon bureau de médecine familiale, j’ai un ou deux résidents, on voit des patients, on jase dans le corridor, on fait des capsules d’enseignement. Le seul temps où je n’ai pas d’apprenants, c’est lorsque je fais le travail plus administratif.

En 2013, Montfort a été désigné officiellement hôpital universitaire. Qu’est-ce que ça a vraiment changé ?

Depuis ce temps-là, on accueille de nouvelles résidences spécialisées, comme le programme de santé mentale et de psychiatrie. Ça nous permet de faire plus de recherche. Depuis, les résidents ont augmenté de 10 à 15 %, mais pas assez à notre goût. Beaucoup plus de résidents aimeraient venir, mais ils ne parlent pas le français.

Vous êtes née à Eastview, l’ancien nom de Vanier. Vous avez toujours grandi à Vanier donc ?

Toujours, sauf durant quatre ans quand mon père a déménagé à Saint-Jérôme. Sinon j’ai tout fait ici. Je suis une sédentaire de la région. Je demeure toutefois à Orléans maintenant.

Vanier a changé durant les dernières décennies ?

Je trouve ça bien que Vanier grandisse, mais j’ai de la peine que ça reste pauvre et à la fois francophone. Je pense que la francophonie diminue à Vanier. Elle ne me diminue pas chez les plus vieux, mais chez les plus jeunes. Il faudrait retrouver la joie et la fierté de parler français. Il faudrait bien que le français soit de nouveau notre première langue.

Et plus globalement, est-ce que la francophonie a changé en Ontario ?

En 1997, la francophonie était excellente. La crise de Montfort a beaucoup aidé, mais après ça a rebaissé. La crise qu’on a eue avec Ford, ça nous a aidé beaucoup. On a toujours besoin d’une petite crise qui montre que c’est important. Quand on est sur auto-pilote, c’est là qu’on se fait avoir. Il faut rappeler aux Anglos que nous sommes là, et que nous demandons une part équitable à défaut d’une part égale.

À ce propos, vous souvenez-vous de ce jour où vous avez appris la fermeture de l’hôpital ?

Oui très bien, j’étais au bureau avec ma collègue, et là on entend que le gouvernement Harris veut fermer l’Hôpital Grace, le Riverside, et Montfort. On ne s’attendait pas à ça, les francophones ! On ne comprenait pas pourquoi le gouvernement fermait les trois hôpitaux communautaires (Émue). Le 22 mars, j’étais présente au ralliement pour l’Hôpital Montfort avec mes enfants.

Gracieuseté : Université d’Ottawa

Trouvez-vous que le thème de la santé soit assez présent dans les différents débats franco-ontariens, et même dans les médias ?

Je ne suis pas sûre qu’on en parle assez. De plus, souvent notre condition de santé en français est moins bonne. Les anglophones au Québec sont peut-être plus riches en tout. Mon impression est que nous sommes en moins bonne santé, car notre niveau social est moins élevé, avec beaucoup d’immigrants qui viennent.

Qu’est-ce qui a changé tout de même en bien au cours des dernières décennies pour la santé en français ?

Je dirais que le mouvement de l’offre active a beaucoup aidé. Ça a montré que soigner le patient dans sa langue permet une survie meilleure et une guérison plus rapide. Oui, il faut que les gens le demandent. Les francophones doivent demander les soins en français. La communication, c’est la base d’un bon traitement !

Impossible d’éluder avec vous la question du coronavirus. En tant que docteure, comment percevez-vous ce virus qui vient d’être déclaré pandémie mondiale par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ?

Je pense que c’est sérieux, mais je trouve que c’est beaucoup les médias qui causent la panique. Le virus n’est pas dangereux chez tout le monde ! Ça été trop médiatisé, et c’est peut-être plus grand que ça ne devrait. Supprimer les activités devrait quand même aidée.

Le moins que l’on se met en gros groupes, le mieux c’est. Il faut être pro-actif, et ne pas minimiser les effets cependant…

Quelles sont les premières mesures d’hygiène pour éviter la maladie ?

Il faut se laver les gens beaucoup, faire attention aux poignées de porte, et aux salles de bain en public, prendre un kleenex pour ouvrir la porte, éviter de donner les mains à tout le monde !

Comment vous voyez-vous ces prochaines années ?

Ça serait vraiment de continuer à développer des résidences à Montfort. J’aimerais travailler encore plus la pédagogie, aider les médecins pratiquants, trouver des manières d’augmenter notre base de résidents. J’aimerais commencer un peu de recherche en pédagogie, savoir comment mieux outiller les précepteurs afin de les rendre plus compétents ! »


LES DATES-CLÉS DE LYNE PITRE :

1961 : Naissance à Eastview

1986 : Diplômée en médecine de l’Université d’Ottawa

1993 : Chef du département de résidence en médecine familiale de l’Hôpital Montfort

1996 : Directrice du programme de résidence familiale, jusqu’en 2018

2018 : Prix du médecin de famille régional de l’année remis par le Collège des médecins de famille de l’Ontario.

2020 : Reçoit l’Ordre de l’Ontario

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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