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Marc Forgette, artisan au service de l’appréciation culturelle autochtone

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

OTTAWA – Marc Forgette est un artisan, fabricant d’objets traditionnels autochtones. Issu de la Première Nation Algonquin et du clan Wahgoshig dans le Nord de l’Ontario, ce Franco-Autochtone partage ses créations et ateliers au service de l’appréciation culturelle, qui consiste à découvrir positivement une autre culture (par opposition à l’appropriation culturelle). Il y a un peu plus de cinq ans, il se réveille à l’hôpital à cause de sa dépendance à l’alcool. Ne sachant plus vraiment qui il était, c’est au travers de sa culture et des recherches sur ses ancêtres qu’il a trouvé un sens et un objectif : son entreprise Makatew.

« Quel est votre rapport à votre culture autochtone et comment se définit votre identité ?

J’ai toujours voulu en savoir plus sur ma culture. Quand j’étais jeune, on était tous les samedis en famille et ils parlaient une autre langue que je ne connaissais pas. Ce n’était pas de l’anglais ni du français. On me disait « on parle l’indien ». On était là dans les années 70. Le terme indien, c’était le seul terme qu’on avait à l’époque et qui nous désignait. Mais c’est toujours présent. Sur ma carte d’identité, c’est écrit « certificat de statut indien ».

Donc, il faut expliquer que le mot indien, selon le contexte bien évidemment, n’est pas toujours une insulte. Sauf si on l’utilise pour désigner une personne de façon péjorative. Mais on est toujours régi par la Loi sur les indiens et on a un statut d’indien, donc c’est un terme qui nous représente au niveau du gouvernement en fait. Moi, j’ai demandé mon statut un peu plus tard, à cause de mon chemin de vie. Mais j’ai toujours su d’où je venais, mon premier pow-wow, ça devait être en 1981.

Justement, quel est votre chemin de vie ?

Pour être honnête, j’ai été alcoolique pendant presque 30 ans. Je suis sobre depuis un peu plus de cinq ans. C’est à peu près là que j’ai eu envie d’en savoir plus sur qui j’étais. J’ai renoué avec mes cousins et tantes. J’ai des cousins qui demeurent toujours à Wagoshig. En parlant avec eux, j’ai appris que ma grande tante confectionnait des mocassins, des sacs de médecine et d’autres objets traditionnels. Personne ne m’a appris, mais j’ai eu envie de faire des sacs de médecine, j’ai donc contacté quelqu’un qui vendait du cuir et j’ai commencé.

Peu de temps après, on me demandait si je faisais des ateliers. Puis, mon premier client m’a proposé de participer à un énorme atelier avec 300 journalistes du tourisme qui venaient de Chine, Australie, Allemagne et partout dans le monde. J’avais ouvert mon entreprise en juin et cet événement avait eu lieu en août 2019. Ça a été très rapide et j’ai fait évoluer le projet Makatew. En 2021, j’ai compté plus de 3500 participants à mes ateliers.

Pourquoi l’appréciation culturelle occupe-t-elle autant de place dans vos ateliers ?

C’est important de parler d’appréciation culturelle, à différencier avec l’appropriation culturelle. Il y a deux côtés dans l’histoire, donc je parle de l’appréciation autochtone dans mes ateliers. Beaucoup de gens ne savent pas qu’ils peuvent aller à un pow-wow, mais tu as le droit. Faire un smudging est aussi autorisé.

Si tu achètes ta sauge au sein d’une entreprise autochtone, c’est bon. Si tu achètes ton capteur de rêve au Wallmart, c’est de l’appropriation culturelle. Alors que si tu l’achètes auprès d’une entreprise autochtone qui pourrait t’expliquer de manière responsable comment utiliser ses objets, tu t’inscris dans un processus d’appréciation de la culture.

Marc Forgette
Marc Forgette dans son atelier Makatew. Source : Ottawa Tourisme

Comment avez-vous trouvé la force d’arrêter votre dépendance ?

J’ai commencé cette dépendance à l’alcool très jeune. Ça faisait 30 ans que je buvais. Je ne pourrais pas dire que ma dépendance n’était pas liée à un mal-être, à une quête d’identité. Mais en tout cas, c’était surtout parce que, lorsque j’étais enfant, j’ai été victime de harcèlement. Je suis tombé dans l’alcool autour de ma 7e ou de ma 8e année. Mes parents étaient alcooliques aussi, donc j’ai eu accès à l’alcool très tôt. J’avais l’impression d’avoir plus confiance en moi.

Vous souvenez-vous du jour ?

C’est en fait le jour de mon anniversaire, 30 ans plus tard, le 14 janvier 2016 où j’ai passé la journée à l’hôpital et que mon pronostic vital était engagé, que je me suis dit : “J’arrête”. Mais je ne savais plus qui j’étais, à chaque fois que je me regardais dans le miroir, je ne me reconnaissais plus. Je suis allée parler à quelqu’un et ça m’a aidé.

Que s’est-il passé ensuite ?

Après ma première année de sevrage, ma femme a eu un cancer, puis c’était vraiment dur. Je suis allée dans une fondation qui coache les gens sur le cancer et il a était possible de parler à quelqu’un. J’ai commencé à parler de ma femme, puis on m’a arrêté tout de suite en me disant, « On est là pour parler de toi ». Ce moment a vraiment changé ma vie. On a donc parlé de mon alcoolisme, du fait que je ne savais pas qui j’étais, de ma grand-mère autochtone décédée 24 ans plus tôt, puis ma mère trois ans après.

Puis je me souviens que ma cousine me disait de demander mon statut d’indien. Puis quand je me suis finalement décidé, ça a pris 30 mois pour avoir ma carte d’identité. C’est environ à cette période que j’ai trouvé le nom de famille de mon arrière-arrière-arrière-grand-père : Makatew, qui a été changé par le nom Black par la suite. C’est la traduction Anishinaabemowin.

Quel a été le départ de votre artisanat, dans la fabrication d’objets autochtones ?

Quand j’ai découvert le nom Makatew, je me suis dit que c’était un nom cool pour une entreprise. Mais je n’avais pas d’objectif à ce moment-là. En février 2019, j’ai commencé à ressentir l’envie de faire quelque chose. Ma femme m’encourageait beaucoup.

Quelques mois après, j’ai perdu perdre mon travail. Mon contrat se terminait et je savais que, le 21 juin 2019, je n’allais plus avoir de job. Puis ma femme m’a simplement dit : « Pourquoi tu ne fais pas Makatew ? », mais on avait juste ça, un nom. Je n’avais pas de plan. Je ne sais pas si j’étais guidé par mes ancêtres et ma culture. J’ai ensuite commencé la confection de sac de médecine.

C’est donc là qu’il y a eu ce fameux appel ?

Oui ! J’ai reçu ce fameux appel me proposant le workshop avec 300 personnes. J’ai accepté. Je n’avais jamais fait ça. Je lui ai donné un prix, mais je ne savais vraiment pas ce que je faisais (rire). Je me suis dit : « Bon, j’ai pas le choix, j’y vais ». J’ai acheté une machine à coudre alors que je n’avais jamais touché à ça de ma vie. J’ai appris par moi-même et en plus j’avais un deadline.

Que proposez-vous maintenant dans vos ateliers ?

Je propose de confectionner des sacs de médecine, des marque-pages, des capteurs de rêve – que je fais uniquement si j’ai des plumes, car je fabrique tout avec des produits locaux –, des couvertures. J’ai des idées que je mets en pratique et ça marche, donc je vois que y’a de la demande et la moitié de mes clients sont autochtones.

Au final, c’est dans mon sang. Comme ma grande tante faisait des mocassins, des sacs…c’était une artisane. Je ne l’ai jamais vu faire et j’ai qu’un seul souvenir de ma grande tante quand j’avais 12 ans.

Des sacoches en cuir appelées sacs de médecine
Des petits sacs de médecine fabriqués à la main. Gracieuseté

Est-ce que vous considérez qu’aujourd’hui vous êtes plus proche de votre culture grâce aux activités de votre entreprise ?

J’apprends chaque jour. J’ai rencontré des aînés, expliqué ma situation et leur ai dit que je voulais en apprendre plus. Et c’est correct, une chose à la fois, parce que ce n’est pas comme un cours d’une ou deux heures, ça prend du temps. Dans les enseignements que je recherche, je sais que certains prendront peut-être une vie. La culture autochtone et notamment nos langues ont longtemps été interdites. Je suis rendu à apprendre ça aussi, mais j’admets que c’est dur.

Ma grand-mère a été chanceuse : elle a pu parler sa langue, car elle a été cachée lorsqu’ils sont venus les chercher dans les réserves. Ça n’a malheureusement pas été le cas pour la cousine de ma grand-mère qui est allée dans un pensionnat. 

Ma grand-mère ne savait pas écrire, donc quand il fallait transmettre des choses, comme des recettes par exemple. Elle disait tout à l’oral. Tout son savoir devait être partagé par l’oral ou en le montrant.

Avez-vous une autre anecdote sur votre grand-mère ?

Ce qui est incroyable, c’est que ma grand-mère, qui n’est pas allée à l’école, parlait trois langues : sa langue algonquine, l’anglais et le français. Elle a appris le français, car mon grand-père était francophone. Mes grands-parents communiquaient entre eux en français et à leurs enfants, puis donc mes parents aussi. Nous avons aussi fait l’école en français. Malheureusement mon frère a perdu sa langue française, ce sont des choses qui arrivent vite.

Que pouvons-nous vous souhaiter pour la suite ?

Je pense que ce que je souhaite le plus, c’est que les gens apprennent de ma culture. Je veux continuer à partager cette notion d’appréciation culturelle, c’est une si belle culture. »


LES DATES-CLÉS DE MARC FORGETTE :

1971 : Naissance à Ottawa

2016 : Arrête la consommation d’alcool et démarre une nouvelle vie

2019 : Création de son entreprise : Makatew

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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