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Marcelle Lean, la petite fille de projectionniste a patiemment tissé sa toile

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

TORONTO – Le 22e festival international du film francophone, Ciné-Franco, a débuté ce vendredi à Toronto. 33 films sont à l’affiche du Hot Docs. Derrière ce rendez-vous annuel des cinéphiles : Marcelle Lean. La fondatrice, directrice artistique et générale du festival revient sur son parcours et les origines d’une passion dévorante pour le septième art populaire.

« Où avez-vous passé votre enfance ?

À Casablanca, au Maroc, où je suis née. J’ai vécu dans le quartier français. J’ai étudié à l’école Charcot. Mes parents faisaient partie d’une haute bourgeoisie. Mon père, qui a passé sa jeunesse à faire la guerre, était dans l’armée de libération de Paris et de l’Alsace.

Dans quelles conditions avez-vous rejoint la France dans les années 1960 ?

J’avais neuf ans quand on est parti, mes parents, mon frère et moi. C’était très difficile de quitter le Maroc en tant que citoyens juifs marocains car une loi disait qu’on avait besoin d’une autorité supérieure pour quitter le pays.

Ces années passées en région parisienne étaient-elles telles que vous les imaginiez ?

On a reçu une bonne claque sur la figure car on n’était pas considéré comme de vrais Français. On a dû repartir de zéro. On s’est installé à Sarcelles, en banlieue de Paris. Pendant la guerre, mon père donnait toutes les rations des Américains aux habitants du vieux Sarcelles et ils s’en sont souvenus. Grâce à eux, on a obtenu un HLM (habitation à loyer modéré). Voilà comment on s’est retrouvé dans la première cité-dortoir de France.

D’où vient votre passion pour le théâtre et le cinéma ?

Avec tout un groupe de copains, on allait chez nos voisins pour regarder des films car mes parents n’avaient pas la télé. Je m’imbibais des Louis Jouvet, Jean Gabin, Daniel Darrieux… tous ces artistes qui avaient un côté très théâtral. Par la suite, à côté de mes études de langues (anglais, espagnol et mandarin), j’ai fait beaucoup de théâtre car je voulais être comédienne. Pour gagner ma vie, j’enseignais le français, la littérature française et l’anglais.

Comment avez-vous atterri en Ontario en 1973 ?

Par l’intermédiaire d’un échange culturel. Au départ, dans mon esprit, c’était venir pour ne pas rester. Finalement, je suis devenue chargée de cours à l’Université York, puis à l’Université de Toronto. J’ai fait une maîtrise et un doctorat de littérature française.

Pourquoi êtes-vous restée finalement ?

La vie m’a rattrapée. Je me suis mariée. J’ai acheté une maison et j’ai eu trois enfants. J’ai arrêté d’enseigner dans les écoles d’immersion pour faire du bénévolat dans les arts et la défense de la langue française.

Quels ont été vos premiers pas dans l’univers du cinéma à Toronto ?

J’ai créé des cinéclubs qui n’ont jamais marché (Rires).  J’en ai créé un à l’Université York, un autre pour la ville de Thornhill. Personne ne venait. Je m’y suis pris trop. Il n’y avait pas assez de francophones à ce moment-là.

Pourtant vous avez persisté. Quelle a été la recette magique pour Ciné-Franco ?

Quand j’étais membre du conseil d’administration de Téléfilm Canada, je voyais que tout ce qui était francophone se passait au Québec. Il y avait un vide à combler en Ontario. J’ai eu plusieurs influences. Le réalisateur Claude Miller, dont j’étais en quelque sorte la traductrice et guide lorsque je travaillais au TIFF, m’a beaucoup inspiré pour créer Ciné-Franco.

En quoi votre grand-père vous a aussi influencée ?

Il était projectionniste itinérant. Un jour, il a obtenu un travail permanent dans un cinéma d’art et d’essai, Le Triomphe, à Casablanca. Je me souviendrai toute ma vie ce jour où il nous a raconté Hiroshima mon amour, un film d’Alain Resnais (1959), comme s’il n’avait jamais rien vu d’aussi extraordinaire. Resnais est resté dans ma mémoire de petite fille.

D’où vient votre passion, moins connue, pour le cinéma de Bollywood ?

(Rires). Quand j’étais petite, j’avais une bonne hispanique qui avait un amant. Il nous emmenait au cinéma voir des films de Bollywood. Ça dansait ! Ça chantait ! J’adorais ça ! Quand je travaillais à la Commission de contrôle cinématographique de l’Ontario, on devait classifier des films de Bollywood. En général, on regardait la première et la dernière bobine pour vérifier qu’il n’y ait rien d’illégal. Moi, je demandais tout le temps à tout regarder et je me faisais houspiller car c’était des films réputés très longs.

Comment est né Ciné-Franco ?

Je ne pensais pas vraiment à une grande portée. Je voulais juste rencontrer des gens qui partagent ma passion. J’ai ouvert le premier Ciné-Franco en 1998 croyant que ça allait être un ciné-club. Le cinéma Cumberland qui nous accueillait était convaincu que la présence d’un festival francophone allait attirer les distributeurs et cinéphiles. On a continué. Mon mari m’a beaucoup aidé aussi car il avait des connaissances dans les milieux d’affaires et politiques. On a été ensuite au Royal, au Carlton, au TIFF et maintenant au Hot Docs.

L’audience n’a cessé de grimper jusqu’en 2015. Qu’est-ce qui a précipité la chute du festival cette année-là ?

Le volet grand public est passé de 600 à 6 500 spectateurs entre 1998 et 2015. Ça nous a donné l’idée de ne pas nous cantonner à Toronto et d’aller vers le Nord pour faire un deuxième festival. On a fait une demande de subvention à notre bailleur principal, la Fondation Trillium, qui a non seulement été rejetée mais qui nous a fait aussi perdre le montant qui nous était alloué depuis 2013. On était effondré.

Comment avez-vous vécu cette descente aux enfers ?

Quand on se fait rejeter par le Conseil des arts ou les Affaires francophones et qu’on a lutté pendant un quart de siècle pour continuer cette initiative à la fois culturelle et linguistique, qui englobe les cinéastes franco-ontariens, c’est dur à encaisser. Ce n’est pas une vitrine extraordinaire mais on donne la chance à ces réalisateurs de se développer et de rencontrer un public avec lequel ils établissent un lien important.

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Où avez-vous trouvé les ressources pour vous relever ?

Deux choses nous ont sauvés : la solidité du programme jeunesse qu’on avait lancé en 2009 et qui est passé de 3 000 à 8 500 élèves, et l’Alliance française de Toronto qui nous a offert un endroit où nous installer en octobre 2016. Ça nous a donné beaucoup d’espoir.

Le festival s’est ouvert au cinéma franco-ontarien depuis plusieurs années. Pourquoi ce cinéma a-t-il des difficultés à s’épanouir ?

Du fait que nous sommes une minorité, il n’y a pas eu de prise en main de la promotion et du financement du cinéma franco-ontarien qui se développe lentement. On a toujours essayé de mettre le spot sur des œuvres comme Noël en boîte qui sont pétillantes mais n’ont pas bénéficié d’une grande distribution. Si une entité pouvait s’occuper de promouvoir le cinéma franco-ontarien, on en serait un peu plus loin.

Le cinéma francophone de la province souffre-t-il d’un manque d’identité ?

L’identité est là. Dans Le grand magasin, Julien Forgues parle d’une expérience personnelle à travers laquelle on a un parfum de ce c’est un grand magasin comme dans les westerns et nous donne une idée des préoccupations des jeunes, avec un point de vue de la ville. Alex Loukos va nous présenter son film Périls, un court-métrage de 26 minutes, sur une réflexion d’un groupe théâtral torontois sur ce qui se passe dans le monde et comment cela nous affecte. Tout ça parle d’une identité. Il faut trouver le moyen technique et financier de l’exprimer.

Est-ce peine perdue face au rouleau compresseur de l’industrie cinématographique américaine ?

Nos jeunes ne se reconnaissent pas nécessairement dans les films américains. Dans le Nord de l’Ontario, à Sudbury ou Timmins, on aime le cinéma québécois. À Toronto, où la francophonie est plus éclatée, quand on montre aux jeunes des films qui viennent des pays d’origine de leurs parents, ils font un lien, ils enrichissent leur culture. On a pas besoin d’être monoculturel. On peut être biculturel ou triculturel. Le cinéma est un outil de reconnaissance, de rassemblement et, du fait de notre identité éclatée, permet de comprendre les autres.

Comment voyez-vous l’avenir ?

Je suis un peu tiraillée. Hot Docs nous aide énormément dans le marketing, la visibilité et notre façon de vendre des billets. On a beaucoup de chance. Ils sont en plein essor et comptent s’agrandir. Ciné-Franco leur apporte des contenus supplémentaires. Nous sommes dans une phase d’essai. J’ai l’espoir qu’ils prennent Ciné-Franco sous leur aile mais sans que cela dénature notre festival. »


LES DATES CLÉS DE MARCELLE LEAN

1950 : Naissance à Casablanca (Maroc)

1960 : Arrivée à Sarcelles (France)

1973 : Arrivée à Toronto (Ontario)

1998 : Première édition de Ciné-Fanco

2002 : Reçoit le prix de l’Alliance française de Toronto

2009 : Reçoit le prix Jean-Baptiste Rousseau de la SHT

2017 : Faite chevalière de l’Ordre de la Pléiade

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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