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Marie-Claude Lortie, le nouveau visage de l’information au Droit

Temps de lecture : 7 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

OTTAWA – La rédactrice en chef du Droit, Marie-Claude Lortie, a fait cette semaine ses premiers pas aux commandes de l’information du quotidien franco-ontarien. Un rôle qu’elle entrevoit comme une nouvelle étape à travers laquelle elle entend continuer de porter la plume dans la plaie. Elle nous livre sa vision du journalisme en milieu minoritaire et se confie sur sa couverture d’un événement tragique qui a bouleversé sa carrière de jeune journaliste, en 1989 : la tuerie de Polytechnique, à Montréal.

« Qui était Madame Lortie avant d’arriver au Droit ?

J’ai travaillé à La Presse durant presque 30 ans. J’ai couvert beaucoup de choses différentes, des faits divers jusqu’à la politique fédérale au Parlement. J’ai été chef d’équipe et responsable de cahier, chroniqueuse sur la publicité et j’ai écrit dans toutes les sections du journal, du sport à la critique de restaurant. Depuis 2016, j’étais chroniqueuse au cahier Affaires et critique de restaurant depuis 2002.

Pourquoi changer d’univers après ces 30 ans d’expérience dans le même média ?

J’avais envie de faire autre chose, de passer à une autre étape. Diriger une équipe dans un journal m’intéressait depuis toujours, autant du point de vue du leadership que des idées. J’ai toujours été spontanément un mentor auprès de mes autres collègues.

Avez-vous définitivement rangé la plume au placard, dans vos nouveaux habits de rédactrice en chef ?

C’est difficile de laisser son rôle de chroniqueuse, qui est un poste d’influence où on s’expose, pour passer à la gestion d’équipe. Mais j’ai fait le saut et je vais continuer d’écrire : des textes d’opinion.

Marie-Claude Lortie, lors de la Soirée La Presse, revue de l’année 2020. Crédit image : Bernard Brault/La Presse

Comment votre carrière de journaliste a-t-elle façonné votre vision du métier ?

Ça m’a formée de l’intérieur. Comme journaliste, je comprends les besoins, la réalité, la vision des travailleurs de l’information. Je veux partager cette vision, être la rédactrice en chef de mes rêves. Et ça commence par bien motiver les équipes, car les journaux sont bons quand les journalistes sont prêts à donner le meilleur d’eux-mêmes. C’est ça que je veux aller chercher.

Quel reportage vous a le plus marquée dans votre parcours ? Pour quelle raison ?

Je dirais ma première grosse couverture à La Presse : l’attentat de Polytechnique (une tuerie antiféministe à l’École polytechnique de Montréal, en 1989, qui a fait 14 victimes). C’était des conditions de travail horribles, car j’étais très jeune. J’avais presque le même âge que les victimes. J’étais débutante dans le journalisme et c’était difficile d’être journaliste dans ces circonstances-là. Quelque chose de gigantesque et horrible me tombait dessus. J’étais bouleversée par ce qui s’était passé. Pour toutes sortes de raisons circonstancielles, j’étais seule sur place, avec un photographe. Ça a été un choc et ça aurait été bien que j’ai un accompagnement psychologique, mais à l’époque ça n’existait pas.

Une des missions que vous confie la direction est de continuer le virage numérique du Droit. Pensez-vous pouvoir appliquer les mêmes recettes que celles de La Presse qui a été un pionnier en la matière ?

La Presse a fait des choses extraordinaires au niveau du numérique, mais une solution géniale il y a cinq ans ne l’est plus forcément cinq ans après. L’Internet et les technologies de l’information se transforment à une rapidité hallucinante. Il faut se donner la capacité et l’agilité à s’adapter constamment et aller là où la technologie nous permet d’aller. Mais pas n’importe comment : il faut savoir comment on embarque sur une nouvelle plateforme pour rejoindre les gens, tout en maintenant la marque et le mandat du journal.

Vous lancer dans un tel défi en pleine crise du secteur, doublée d’une crise sanitaire, ne vous fait-il pas peur ?

Si j’avais peur, je ne serais pas là. J’aurais choisi un poste d’informaticienne dans un emploi garanti à vie. Tous les journaux papier sont dans la même situation, du Droit au New York Times. C’est au contraire un défi auquel j’avais envie de participer, en quête de solutions.

Comment sortir de cette crise de la presse écrite dans ces conditions ?

Le grand défi des médias est de trouver un modèle d’affaires. Le marché basé sur l’abonnement papier et les annonces publicitaires avec un nombre élevé de joueurs ne marche plus. Avec l’arrivée de l’internet, les médias n’ont pas mis tout de suite les structures en place pour ne pas laisser les nouveaux médias venir bouffer nos revenus publicitaires. Le loup est entré dans la bergerie. Il faut essayer de le faire sortir mais, en même temps, la bergerie change de forme. On doit s’adapter à ça rapidement.

Entrée en fonction de Marie-Claude Lortie, le 25 mai. Crédit image : Patrick Woodbury/Le Droit

Est-ce que la forme de coopérative adoptée par le journal est un modèle d’avenir selon vous ?

La transformation du Droit en coopérative est une nouvelle formule avec des gens de cran et d’imagination qui ont essayé de trouver ces solutions et c’est très motivant de participer à ça. On n’est pas seulement là pour faire juste le meilleur journalisme possible, mais on est là aussi pour prendre la défense de ce journalisme et de l’information indépendante professionnelle dans un contexte de mouvance constante.

Le papier a-t-il encore sa place dans la presse écrite quotidienne ?

Je comprends que beaucoup de gens soient attachés à l’expérience papier, mais dans le contexte économique et environnemental montre des aberrations : couper des arbres, en faire du papier, imprimer dessus avec des produits chimiques pour les mettre dans des camions qui consomment de l’énergie à travers un vaste réseau… tout ça pour qu’au bout d’à peine une journée ça finisse dans le recyclage, c’est un peu fou. Cette expérience papier a plus ça place dans le magazine et le livre que dans un quotidien, où le roulement est trop constant. Je ne vais pas remettre ça en question aujourd’hui. D’autres ont pris cette décision. Mes priorités sont sur le contenu du journal. Mais il y a une réflexion à avoir à long terme sur ce qu’on fait avec ça.

Que vous inspire le fait français en milieu minoritaire, de votre point de vue québécois ?

Je suis profondément attachée à ma culture canadienne francophone. C’est quelque chose qui m’émeut. Il n’y a pas beaucoup de chansons qui me font pleurer dans la vie, mais il y en a une sur l’assimilation qui me tire des larmes à tout coup : Mommy Daddy. Elle est magnifique et d’une tristesse troublante. Je suis en admiration face à toutes les communautés francophones qui défendent la langue française, parfois dans des conditions tellement difficiles à travers le Canada et ne lâchent jamais. C’est extraordinaire. Au Québec, on est peut-être dans un contexte majoritaire, mais on reste minoritaire en Amérique du Nord. Cette priorité en moi de défendre la langue française se déplace maintenant à Ottawa et va prendre une autre place dans ma vie.

Vous avez récemment découvert que vous aviez des racines franco-ontariennes. Expliquez-nous…

J’ai appris il y a quelques jours, par hasard lors d’un enterrement dans la famille, que mon arrière-grand-père, Joseph-Edward Lortie, avait quitté Ottawa pour Montréal à la fin du XIXe siècle.

Portrait de Marie-Claude Lortie. Crédit image : Bernard Brault/La Presse

À quoi ressemblerait Le Droit dans un monde idéal ?

Dans un monde idéal, on serait un journal de défense de la francophonie et de tout le Canada. Si on pouvait aller chercher des lecteurs partout, on s’assurerait que le Canada français soit fort. Mais il faut être conscient de nos moyens. Pour nous donner les moyens, il faut nous appuyer. C’est un jeu qui se joue à deux avec le lecteur.

Souhaiteriez-vous renforcer la présence du Droit en Ontario ?

Le journal doit toujours chercher à répondre aux intérêts et questions du plus grand nombre de lecteurs. Si les lecteurs en Ontario ont envie de lire un bon journal, c’est sûr qu’on va faire un bon journal. J’ai des idées, mais je veux les entendre, connaître leurs sujets d’intérêt. Dans la région de la capitale, il y a les Franco-Ontariens, les Québécois et une richesse multiculturelle due aux ambassades et à l’immigration. Il faut servir toutes ces communautés pour faire en sorte que ce soit un journal où tout le monde se retrouve.

Mais en déménageant son siège au Québec, Le Droit ne risque-t-il pas de se détourner en partie de ses lecteurs franco-ontariens ?

C’est clair que nos racines sont dans la défense des droits des Franco-Ontariens et, ça, ça ne sera jamais remis en question. D’ailleurs, beaucoup d’efforts ont été faits pour se rapprocher des Franco-Ontariens avec la création du site Le Droit franco et le laboratoire de journalisme à La Cité, à Ottawa. Je veux mieux répondre à tous les lecteurs. Je vais écouter les Franco-Ontariens. Si on peut faire plus et mieux, on le fera. Le Droit est très sensible à cette question fondamentale, car c’est son histoire. Mais, encore une fois, ça se fait à deux : j’espère que les Franco-Ontariens seront là pour s’abonner et participer à la solidification du journal. S’il y a un marché, on ira de ce côté-là pour faire, ensemble, un Droit meilleur.

Souhaiteriez-vous que le gouvernement de l’Ontario mette autant d’énergie dans la préservation du Droit que l’a manifesté le gouvernement du Québec, quand il a sauvé le journal en 2019 ?

Oui. C’est clair. »

Marie-Claude Lortie. Crédit image : Patrick Woodbury/Le Droit

LES DATES-CLÉS DE MARIE-CLAUDE LORTIE :

1965 : Naissance à Montréal

1988 : Début de carrière au sein du média québécois La Presse

1989 : Première grosse couverture : la tuerie de Polytechnique

2006 : Nommée chroniqueuse à La Presse

2021 : Devient rédactrice en chef au quotidien Le Droit

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada

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