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Mark Power, à la défense des francophones minoritaires

L'avocat Mark Power. Gracieuseté

[LA RENCONTRE D’ONFR] 

OTTAWA – L’avocat Mark Power a reçu, ce vendredi, le Prix Bastarache-Charron, décerné chaque année pour souligner le travail d’un membre de la communauté juridique francophone par l’Université d’Ottawa. Une distinction qui vient souligner l’engagement de ce Franco-Ontarien à la défense des droits linguistiques des francophones en contexte minoritaire.

BENJAMIN VACHET
bvachet@tfo.org | @BVachet

«Vous avez débuté votre carrière comme auxiliaire juridique du juge Michel Bastarache à la Cour suprême du Canada, est-ce que ça a une signification particulière de recevoir un prix qui porte notamment son nom?

Michel Bastarache est la sommité dans le domaine! C’est grâce à lui que l’Acadie et la francophonie nationale ont progressé en droits linguistiques. De recevoir un prix qui porte son nom, c’est un grand honneur, mais surtout un travail d’équipe. À notre façon, nous essayons de poursuivre son œuvre. Cela dit, j’échangerais bien ce prix pour un jugement favorable à la Cour suprême du Canada! (Il rit)

Comme jeune professionnel, qu’avez-vous appris à ses côtés, au sein du plus haut tribunal du pays?

Ça a été une expérience inouïe! À chaque jour que j’allais au travail, je me pinçais de pouvoir entrer dans cet immeuble. Professionnellement, ça m’a aidé à comprendre comment fonctionne, en partie, l’administration de la justice et à savoir ce qui convainc les juges ou pas. D’un point de vue personnel, ça m’a aidé à prendre confiance.

Dans quel sens?

Ça m’a pris du temps pour réaliser que l’éducation que j’avais reçue en français était de qualité égale à celle de mes collègues anglophones. C’est sans doute une conséquence d’avoir grandi comme francophone bilingue en Ontario, et à Toronto en particulier, et peut-être aussi une conséquence de ce complexe minoritaire.


«De voir que j’étais capable d’évoluer avec 26 autres personnes de haut calibre, ça m’a permis de constater qu’il est possible d’étudier en français hors Québec, sans sacrifier la qualité.»


Qu’est-ce qui vous a dirigé vers la carrière d’avocat?

Dans ma famille, j’avais un cousin et un oncle qui étaient avocats. À force de leur parler, ça m’a ouvert les yeux à la profession. L’autre chose, c’est que j’adorais l’école. Après mon diplôme de science économique, je voulais rester à l’université. Et je pensais que trois ans de droit et une année de maîtrise me seraient utiles. (Il sourit)

Dans la vie, il ne faut jamais dire jamais, même si c’est vrai que quand j’ai commencé l’université, avec mes cheveux longs et mes cardigans orange, je ne pensais pas devenir avocat! (Rires)

Ce que j’aime dans ce métier, c’est l’action, que ça bouge, voir des résultats… Et surtout, j’aime les gens. Quand j’étais à l’élémentaire et au secondaire, j’étais terriblement gêné. Mon père m’a beaucoup aidé et aujourd’hui, je suis devenu comme lui qui a une grande facilité avec les gens et qui aime écouter, apprendre et aider.

Mark Power dans son bureau d’Ottawa. Crédit image: Benjamin Vachet

Vous avez fondé, en 2014, le cabinet Juristes Power après la fermeture du cabinet Heenan Blaikie. Votre cabinet se spécialise notamment dans les causes linguistiques. Pour quelle raison avoir fait ce choix?

C’est d’abord un intérêt personnel. Et puis aussi parce qu’au tout début, il y avait un énorme dossier qui débutait sur l’éducation de langue française en Colombie-Britannique. Aujourd’hui, l’équipe a toute sorte d’intérêt, que ce soit les droits des autochtones, les droits de la personne et le droit public plus généralement.

Je suis très fier qu’on ait un cabinet avec un bureau à Ottawa et Vancouver où la langue de travail est le français, même si nous servons aussi bien sûr des clients francophones et des Premières Nations. L’une des conditions pour travailler chez nous, c’est d’accepter de parler en français ou de suivre des cours. Dans le secteur privé, à l’extérieur du Québec, ce n’est «pas normal». À notre petite façon, on élargit l’espace francophone.

Le fait d’être Franco-Ontarien a-t-il une influence sur votre manière de vivre les causes linguistiques que vous défendez?

Il n’y a aucun doute que ce sont des causes qui me touchent plus personnellement. Avoir grandi comme francophone bilingue à Toronto affecte comment on voit les choses. Et puis, les questions linguistiques et politiques ont toujours été des sujets très discutés à la maison.

Quand dans la cause Caron, la majorité des juges de la Cour suprême du Canada nous dit que, puisque les droits n’ont pas été inscrits noir sur blanc dans le texte de la Constitution au moment d’admettre l’Ouest canadien au sein de la fédération canadienne, on refuse de donner un certain statut au français dans l’Ouest, bien sûr, c’est difficile à avaler. Ça garde réveillé la nuit et c’est très frustrant!

Mark Power au congrès de la Fédération nationale des conseils scolaires francophones. Archives #ONfr

De toutes les causes juridiques que vous avez défendues, laquelle vous a le plus marqué?

Elles sont toutes intéressantes et je dirais même que beaucoup le sont sans même aller jusque devant les tribunaux, comme le Programme de contestation judiciaire quand les conservateurs ont voulu l’abolir, mais qu’on est finalement parvenu à une entente hors cour, ou la question du recensement.

Mais si je dois en nommer une, ce serait la cause Caron, car ça a été une leçon d’histoire. Ça m’a permis de réaliser à quel point on connaît mal notre histoire et je trouvais fascinant le croisement entre l’histoire des Métis et celle des Canadiens français.

Plusieurs causes récentes laissent penser que les tribunaux sont moins enclins à faire avancer les droits linguistiques. Faut-il encore se tourner vers les tribunaux?

Michel Bastarache m’a souvent dit: «On n’a jamais fini d’être minoritaire». Et quand on est minoritaire, ça exige de rappeler régulièrement à la majorité notre existence et nos droits. Il n’est donc pas anormal que des groupes minoritaires, qu’ils soient linguistiques ou autre, aient à retourner devant les tribunaux. Mais c’est sûr qu’il n’y a pas que les tribunaux, il y a aussi un travail de conscientisation à faire auprès des fonctionnaires et des politiciens, de toutes les couleurs politiques.

N’y a-t-il pas un risque de recul en allant devant les juges?

Oui, il y a toujours un risque de recul. Mais si on prend l’exemple récent de la Colombie-Britannique, avec la décision du juge Gascon, est-ce un recul ou est-ce que la cour fédérale a enfin tiré au clair certaines choses qui auraient dû l’être au lendemain de la nouvelle Loi sur les langues officielles, en 1988?

Personne ne peut remettre en question la sincérité du juge Gascon. Il a mis ses lunettes de juge, a dépecé la Loi et a conclu que celle-ci garantit beaucoup moins de droits qu’on le croyait et qu’on nous l’a fait croire.


«Peut-être que le juge Gascon a rendu service à la francophonie canadienne, parce que son jugement a servi d’étincelle.»


Depuis son jugement, les parlementaires de toutes les couleurs se sont prononcés en faveur d’une réforme de la Loi, y compris le premier ministre Justin Trudeau qui s’est engagé à la refondre.

Vous êtes issu d’une famille exogame, avec un père anglophone originaire de Timmins et une mère francophone de Kapuskasing. On associe parfois l’exogamie à une menace pour la francophonie. D’où vient alors votre sensibilité pour la défense du français en milieu minoritaire?

Ça me vient de ma famille. Mon père a appris le français alors qu’il était adulte. Il parle avec un accent, mais il parle très bien. Et à la maison, tout était toujours en français! C’est un message très puissant qu’il nous a envoyé. Ma mère aussi m’a influencé quand elle me racontait comment il n’était pas possible, quand elle était jeune, d’aller à l’école en français, alors qu’elle était dans une communauté francophone majoritaire.

Le Prix Bastarache-Charron que vous avez reçu a été décerné à plusieurs élues, comme Madeleine Meilleur et Nathalie Des Rosiers. Est-ce l’annonce d’une prochaine carrière en politique pour vous?

(Il réfléchit longuement) Je n’y ai jamais pensé, car j’aime beaucoup ce que je fais et qu’il y a encore tant à faire. Mais c’est vrai que si on m’avait dit, il y a six ans, que j’allais travailler dans mon cabinet d’avocats, en français, comme actuellement, je n’y aurais pas cru. Alors qui sait? On verra!»

 


LES DATES-CLÉS DE MARK POWER:

1976: Naissance à Ottawa

2002: Maîtrise en développement international à l’Université Carleton et Diplôme de common law en français à l’Université d’Ottawa

2002: Devient auxiliaire juridique du juge Michel Bastarache à la Cour suprême du Canada

2003: Nommé avocat chez Heenan Blaikie à Toronto, puis Ottawa

2014: Fonde le cabinet d’avocats Juristes Power

2018: Nommé parmi les 10 personnalités les plus influentes de la francophonie canadienne pour la deuxième année consécutive

 

Chaque fin de semaine, #ONfr rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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Benjamin Vachet
Benjamin Vachet
bvachet@tfo.org @BVachet

Originaire de France, Benjamin Vachet vit au Canada depuis plus de douze ans. Titulaire d'un baccalauréat en Administration économique et sociale et d'une maîtrise de journalisme, il a commencé sa carrière en France, avant de la poursuivre au Canada. Il a travaillé pour les hebdomadaires Le Reflet, puis L’Express Ottawa et pour la radio francophone d’Ottawa, Unique FM. Il a rejoint le Groupe Média TFO en 2014. Passionné de politique ontarienne, fédérale et internationale, Benjamin cumule plus de treize années d’expérience en presse écrite, radio et télévision.