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Melchior Mbonimpa, la chance d’être en vie

Temps de lecture : 5 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

SUDBURY – Lorsqu’il retrace son parcours, Melchior Mbonimpa souligne sans cesse toutes les grandes chances qu’il a eues dans la vie. La chance de fuir une situation dangereuse dans son pays natal, le Burundi. La chance de poursuivre ses études, jusqu’à l’obtention d’un doctorat en philosophie. La chance d’avoir pu découvrir la communauté franco-ontarienne à travers ses romans. En entrevue, le professeur de philosophie hésite encore à explorer à fond son passé et la violence politique qu’il a laissés derrière lui. Son prochain livre paraîtra le mois prochain, aux Éditions Prise de parole.

« D’où est venue votre volonté de devenir auteur ?

J’ai toujours aimé les lettres. Avoir eu le choix, j’aurais poursuivi des études littéraires, mais la vie m’a orienté autrement.

J’ai commencé à écrire à l’adolescence. J’avais beaucoup de cahiers de notes. Mais c’était une chose dangereuse. Si ces hommes analphabètes au pouvoir les trouvaient, ils pouvaient les brandir comme un objet subversif, comme si c’était un fusil enfoui chez moi. Je jouais avec le feu à une époque où il ne fallait absolument pas démontrer que l’on sait écrire. Un jour, j’ai tout brûlé.

Et par la suite ?

Je croyais avoir oublié cette phase de ma vie. J’ai poursuivi mes études. Je me suis retrouvé au Canada où j’ai fait mes preuves, j’ai eu mon emploi, j’ai monté les échelons. Mais on n’oublie jamais. J’avais toujours en moi cette envie d’écrire.

L’écrivain Melchior Mbonimpa. Source : Université de Sudbury

Comment votre parcours vous a-t-il amené au Canada ?

J’ai vécu au Burundi jusqu’à la fin de l’école secondaire, vers 19 ans. Mais je ne me sentais pas en sécurité là-bas. Faire des études, là, pour quelqu’un de mon groupe, les Hutus, c’est mettre sa tête sur le billot. Alors j’ai trouvé un moyen de sortir pour étudier au Rwanda et au Zaïre en tant que jésuite.

J’ai tenté d’y retourner après un séjour à Rome. Mais après un an au Burundi, j’avais trop peur. J’ai décidé que je n’y reviendrai plus.

C’est grâce aux jésuites que je suis venu au Canada. Après un autre séjour de deux ans au Zaïre, on m’a envoyé à Montréal.

Comment avez-vous abouti à Sudbury ?

Au Burundi, ça ne fonctionnait pas du tout. Étant donné que j’étais à l’extérieur du pays, j’en ai fait mon devoir de dire ce que mes amis ne pouvaient dire sans perdre leur vie. Mais les Jésuites ont trouvé que j’allais trop loin, que je mettais de l’huile sur le feu. Ils m’ont mis à la porte.

La décision était venue de mes patrons africains. Mais j’avais toujours de bons rapports avec mes collègues canadiens. C’est à travers ces connexions qu’on m’a embauché à l’Université de Sudbury.

Au lancement de son livre « L’Afrique, terre de jihad ». Source : Université de Sudbury

Après tout ça, pourquoi n’avez-vous pas eu envie de tourner le dos à votre congrégation ?

Je n’ai jamais été mal à l’aise chez les Jésuites. J’étais en conflit avec des gens de mon coin du continent africain. C’était un problème ponctuel, à un moment précis dans l’histoire et dans l’espace. Ce n’était pas un enjeu qu’un Jésuite canadien comprenait. Même aujourd’hui, quand je rentre en Afrique, mes meilleurs amis sont des Jésuites.

Avez-vous des regrets ?

Je ne regrette aucunement ce qui s’est passé. La liberté d’expression, ce n’est pas quelque chose de négociable. Mais je comprends que lorsqu’on vit dans une situation dictatoriale, on finit par se plier à cette mentalité et s’autocensurer. Si l’on tient à la liberté dans cette situation, on risque d’y perdre ta tête.

Pourquoi est-ce que c’était important pour vous d’être engagé politiquement à cette époque ?

J’étais jeune et peut-être que je n’étais pas pleinement conscient des répercussions que ça aurait pu avoir. Mais je voulais qu’un jour mes enfants et mes petits-enfants puissent retourner dans le monde de leurs ancêtres.

L’écrivain Melchior Mbonimpa. Gracieuseté

Lorsque j’ai quitté le Burundi, en 1987, je ne croyais jamais y retourner. C’est en 2008 que je me suis permis de remettre les pieds là-bas. Des décennies de luttes ont abouti à un changement de situation. J’ai fui mon pays, mais maintenant je peux y aller librement.

Maintenant, je fais plus attention. Je comprends désormais à quel point la vie est courte.

Vos livres sont publiés à la maison d’édition sudburoise Prise de parole. Comment cette collaboration a-t-elle vu le jour ?

J’ai honte de vous le dire. J’étais à Sudbury depuis presque 10 ans, mais je n’étais même pas au courant de l’existence de Prise de parole. Lorsque j’ai fini mon manuscrit, j’ai fait comme je faisais avec mes publications universitaires. J’ai pris une liste d’une dizaine de maisons d’édition, habituellement européennes, et je leur ai envoyé le manuscrit.

Tout à fait par accident, j’en ai parlé à Robert Dickson. J’avais rencontré sa fille, qui était avocate au Tribunal pénal international pour le Rwanda, à Arusha, en Tanzanie. Elle m’avait invité en tant que témoin expert. C’est elle qui m’a mis en lien avec son père. En fait, elle m’a donné une carte d’affaires sur laquelle il y avait des instructions : « Le porteur de cette carte est un ami. Tu lui offres une bière. »

Donc, je suis allé cogner à la porte de Robert Dickson pour l’informer qu’il me devait une bière. On est devenu des amis. C’est lui qui m’a demandé pourquoi je n’avais pas soumis mon manuscrit à Prise de parole. Je lui ai demandé où c’était situé. Il m’a dit : ici même, à Sudbury.

Avant d’écrire des romans, vous aviez déjà publié plusieurs œuvres universitaires. Comment l’expérience littéraire diffère-t-elle ?

J’ai eu vraiment beaucoup, beaucoup de chance dans ma vie. Déjà, le fait d’être en vie, c’est de la chance. Beaucoup de mes compagnons d’études sont morts. Mais la dernière grande chance que j’ai eue, c’était de découvrir la communauté franco-ontarienne. C’est la littérature qui m’a introduit dans cette tribu. C’est à partir de ça que toutes ces portes me sont ouvertes.

Lorsqu’on publie un livre sur la philosophie politique ou sur la politique africaine, le lectorat consiste en quelques universitaires. Mais un roman, c’est lisible. Ça va chercher les gens.

Le premier livre de Melchior Mbonimpa, Le Totem des Baranda. Gracieuseté

Grâce à mon premier livre, Le totem des Baranda, j’ai passé huit ans à faire le panel des régions de Radio-Canada. On m’a invité à participer au comité d’administration de plusieurs organismes. Il faut dire qu’il y avait aussi une pénurie de diversité au sein de bien des organismes de la région.

Votre premier roman figure dans plusieurs palmarès de la littérature franco-ontarienne. À quoi doit-il son succès ?

Mes romans mettent en scène des personnages qui me ressemblent. Ce sont les aventures d’individus qui, comme moi, ont abouti au Canada et qui ne peuvent pas retourner chez eux.

Ils ne viennent pas nécessairement du Burundi. Je reste flou quant à la géographie parce que ce n’est pas l’essentiel. Ce sont des aventures d’immigrants qui tentent de faire leur vie ici. Parfois ils échouent, parfois ils réussissent.

Chez les primitifs, l’aîné est la meilleure offrande à la divinité, car il concentre toute l’énergie créatrice de la jeunesse. C’est un peu comme ça avec mes livres. J’aime bien tous mes livres, mais c’est Le totem qui est le plus populaire. »


LES DATES-CLÉS DE MELCHIOR MBONIMPA :

1955 : Naissance au Burundi

1987 : Quitte le Burundi pour de bon

2001 : Parution de son premier roman, Le Totem des Baranda

2008 : Revisite son pays natal, après un exode de 21 ans

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada

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