Monique Aubry Frize, pionnière en ingénierie et militante pour l’égalité des genres

Professeure spécialisée en génie électrique, Monique Aubry Frize a reçu, entre autres, la médaille d’or de l’Ordre des Ingénieurs de l’Ontario, le titre de Fellow de l’Académie canadienne du génie et d'officier de l’Ordre du Canada. Source: Université d'Ottawa
Professeure spécialisée en génie électrique, Monique Aubry Frize a reçu, entre autres, la médaille d’or de l’Ordre des Ingénieurs de l’Ontario, le titre de

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

OTTAWA – Monique Aubry Frize est la première femme canadienne à obtenir un baccalauréat en sciences appliquées de l’Université d’Ottawa en 1966. Professeure spécialisée en génie électrique, elle devient en 1989 la première femme titulaire de la chaire des femmes en génie de l’Université du Nouveau-Brunswick. Elle a reçu plusieurs doctorats honorifiques et distinctions en reconnaissance de son importante participation dans les Sciences, Technologies, Ingénieries et Mathématiques (STIM). Le 8 mars dernier, elle s’est vu attribuer le prestigieux prix de l’affaire «personne», qui rend hommage aux Canadiens qui font progresser l’égalité des sexes.

«En tant que chercheuse et ingénieure dans le domaine biomédical, vous êtes l’autrice de nombreuses publications et avez collaboré à l’élaboration d’outils médicaux. Quelles sont les grandes avancées auxquels vous avez contribué?

J’ai participé à plusieurs projets, mais disons que mes réalisations étaient en lien avec des systèmes d’appui aux décisions cliniques. Ce qu’il fallait surtout faire, c’était d’aider au diagnostic dans les hôpitaux et prédire les complications. J’ai notamment travaillé sur le design d’un système d’intelligence artificielle pour les Unités néonatales en soins intensifs.

En 1971, j’ai travaillé à l’Hôpital Notre-Dame à Montréal, comme ingénieure biomédicale. J’ai aussi créé un outil pour les chirurgiens dans les années 70 et il a été breveté. Cela concernait la cause des brûlures durant les opérations chirurgicales via un outil en particulier.

J’ai également évalué le danger entre les simulateurs cardiaques et les interférences électromagnétiques. Puis, j’ai été chef de service dans sept hôpitaux de Moncton. C’était d’ailleurs une très bonne période pour moi.

Monique Frize dans son bureau à l’hôpital Dumont, Moncton, en 1989, Gracieuseté 

Vous êtes un modèle pour les femmes ingénieurs, et vous avez été très active dans la promotion des STIM auprès des femmes. Dans votre livre A Women Engineer – Memoirs of a Trailblazer, vous expliquez avoir fait face à des obstacles et barrières en tant que femme entrant dans une carrière non traditionnelle dans les années 1960. Plus de 50 ans après, quel est bilan faites-vous?

Quand j’ai commencé l’université en 1963 pour étudier le génie électrique, j’étais la seule femme pour 12 hommes dans la classe. J’ai effectivement compris très vite le problème. Beaucoup de filles s’entendaient dire «Vous ne pouvez pas faire du génie, c’est pour les garçons».

À l’inverse des garçons étaient favorisés, pour des raisons pas vraiment valables. On a beaucoup découragé les filles.

Je me rappelle qu’en 2015 le lauréat britannique du prix Nobel de médecine, Tim Hunt, avait déclaré aux participants à la conférence, que les collègues féminines devraient travailler dans un environnement réservé aux femmes. Il disait: «Trois choses se produisent lorsqu’elles sont dans un laboratoire: vous tombez amoureux d’elles, elles tombent amoureuses de vous et lorsque vous les critiquez, elles pleurent.»

Les choses ont changé depuis, c’est certain, mais il y a encore beaucoup à faire. Et cela a été mon travail toute ma vie. Je crois avoir été toujours féministe, mais je ne le savais pas. J’ai toujours été une battante, surtout pour les femmes. Depuis aussi longtemps que je m’en souvienne, j’ai voulu une justice et une égalité. Puis ça a toujours été ainsi dans ma famille: mon père s’est battu très longtemps pour les écrivains, les bibliothécaires et écrivains francophones.

Vous avez participé à un nombre conséquent de conférences dans le monde entier, de projets académiques, de chair… tout ça pour que la profession s’ouvre aux femmes. Et je cite Ursula Franklin que vous mentionnez à de nombreuses reprises «l’ingénierie doit s’ouvrir aux femmes et non l’inverse comme quoi les femmes doivent correspondre à l’ingénierie».

La profession d’ingénieur a plus besoin de femmes, que les femmes n’ont besoin d’ingénierie. C’est très compliqué, car les ingénieurs, à mon époque, continuaient de faire la promotion masculine et machiste du domaine.

Les femmes qui viennent en ingénierie semblent venir de milieu social économique plus élevé que la moyenne. Les hommes semblent moins ouverts au changement, c’est peut-être lié à leur milieu social, il faudrait étudier cela. Cette culture se maintient malheureusement, car il n’y a pas assez de femmes. Une étude sociologique expliquait que c’est seulement avec un minimum de 30 % de femmes qui intègrent un domaine que l’on a des chances de voir du changement.

Mme Frize à Paris, février 1970. Gracieuseté

Ingénieur Canada a justement un programme qui s’appelle 30 en 30, qui a comme objectif de porter à 30 % le taux de femmes ingénieures d’ici 2030. Une autre chose, c’est qu’il faut plus de femmes professeurs, il faudrait être capable d’accélérer leur carrière.

Mais, trop de femmes ont voulu être acceptées par cette majorité d’hommes, celle qui dominaient l’univers de l’ingénierie. Elles ont participé de la mauvaise façon. Elles ont parfois écrit des articles très sexistes. Pas toutes les femmes bien sûr!

Quel est l’objectif du fonds d’Archives canadiennes des femmes en STIM que vous réalisez à l’Université d’Ottawa?

Nous l’avons lancé en 2014, et ce projet a pour objectif de rassembler, de localiser et de rendre accessible le plus grand nombre de documents historiques réalisés par des femmes à travers les siècles. On s’attache aux récits, recherches et même artefacts en science, technologie, ingénierie et mathématique. Ce sont plusieurs fonds documentaires qui pourront servir à enrichir les connaissances et à soutenir la recherche.

Ce projet a démarré avec Marina Bokovay qui est la cheffe des archives, puis avec Claire Deschênes, Ruby Heap et moi-même. Bien sûr, nous collaborons sur ce projet avec la Bibliothèque de l’Université d’Ottawa, Archives Canada et l’ Institut canadien pour les femmes en ingénierie et en sciences (CIWES). C’est un projet très important, car les femmes sont invisibles dans les livres qui parlent de la science et de l‘ingénierie. Ce fonds permettra aux historiens d’écrire l’histoire de ces femmes-là au Canada.

Les médailles de Mme Frize: l’Ordre du Canada, la Médaille du jubilé d’or et celle du jubilé de diamant. Crédit image: Steve Russel

On espère pouvoir étendre le projet. Mes recherches, soit plus de 60 boîtes, sont là-bas ainsi que celle de Claudette Mackay Lassonde, grâce au don de son mari. Au total, nous avons réussi à localiser plus de 400 documents de femmes à travers le pays.

Avez-vous des projets pour la suite?

Oui, j’ai commencé à écrire 200 pages sur l’histoire du CIWES et ses conférences qui ont commencé en 1964. C’est extraordinaire, car ces conférences ont débuté quand il y avait très peu de femmes en génie. On écrit ce livre ensemble avec Claire et Ruby, on espère le publier en novembre. Puis bien évidemment, j’ai des projets personnels d’histoires plus courtes, pour compléter ce que j’ai déjà écrit dans mes mémoires.

Auriez-vous des conseils à donner aux femmes?

J’ai eu beaucoup de soutien de mon fils et de mon mari. Cela m’a permis d’avoir la carrière que j’ai eue. Et une chose est sûre: les femmes doivent s’affirmer et avoir confiance en elle. J’ai toujours dit aux jeunes filles que je rencontrais, notamment dans les écoles: «Choisissez vos partenaires avec plus d’attention même, que votre carrière, car cela va vous permettre d’avoir une carrière.» Ce n’est pas une question de femme, c’est une question sociale et la contribution et la participation masculine est sûrement nécessaire.»

Portrait extrait de l’album des finissants de 1966. Source: Université d’Ottawa

LES DATES-CLÉS DE MONIQUE AUBRY FRIZE:

1942: Naissance à Montréal

1989: Devient la première titulaire de la chaire universitaire pour les Femmes en ingénierie à l’Université du Nouveau-Brunswick

1993: Nommée officier de l’Ordre du Canada

1997: Devient titulaire de la chaire des femmes en science et ingénierie de l’Ontario

2002: Cofonde INWES, un réseau mondial d’organisations de femmes en STIM

2007: Nommée présidente du CIWES (Institut canadien pour les femmes en ingénierie et sciences)

2014 : Lancement des Archives canadiennes des femmes en STIM visant à développer un centre d’expertise pour documenter l’histoire des femmes qui y ont contribué.
 
Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.