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Mushkegowuk—Baie James: la nouvelle circonscription à majorité francophone

Le libéral Gaëtan Baillargeon, le néo-démocrate Guy Bourgouin et le progressiste-conservateur André Robichaud Crédit image: Étienne Fortin-Gauthier

[ONVote2018]

KAPUSKASING – Le territoire est immense, les enjeux complexes. La nouvelle circonscription à majorité francophone de l’Ontario, Mushkegowuk—Baie James, paye le prix de sa distance du reste de la province et de sa dépendance aux ressources naturelles. Les candidats des principaux partis n’en démordent pas: la vie de leurs concitoyens peut être meilleure et ils ont chacun leurs solutions pour y arriver.

ÉTIENNE FORTIN-GAUTHIER
efgauthier@tfo.org | @etiennefg

L’homme dans la soixantaine est un travailleur forestier. Il est en train de réparer un outil dans un garage. Guy Bourgouin l’approche et lui serre la main énergiquement. «On se connaît! Vous êtes opérateur forestier, je suis votre président syndical!», lance le candidat néo-démocrate qui porte encore le manteau du syndicat dont il est le président. «Je le sais! Et tu peux compter sur mon appui. J’aimais bien Gilles Bisson, là, c’est sûr que tu as mon vote», répond le travailleur.

Le néo-démocrate Guy Bourgouin à la rencontre d’un citoyen. Crédit image: Étienne Fortin-Gauthier

Un autre citoyen, qui pourtant affiche fièrement son appui au NPD devant sa demeure, partage ses doutes. «Si le NPD rentre, mais que les conservateurs prennent le pouvoir, il n’y aura rien pour nous», lance-t-il. Le candidat néo-démocrate a une réponse toute prête.


«Le NPD est là pour gagner. Et peu importe qui va rentrer comme premier ministre, il a le devoir de donner de l’argent ici aussi. Il y a eu une longue liste d’annonces ici, même si NPD était dans l’opposition.» – Guy Bourgouin, candidat néo-démocrate


Le candidat du Parti progressiste-conservateur de l’Ontario, André Robichaud, frappe précisément sur ce clou pendant son propre porte-à-porte. «Là, il est le temps que la région soit au pouvoir», lance-t-il à un citoyen qui lui ouvre la porte. Sensible à son argument, l’homme a cependant un doute: «Je suis prêt à vous appuyer, mais j’ai un problème avec Doug Ford. Il manque de programme». André Robichaud poursuit l’opération charme. «Il a repris en bonne partie le même programme que le parti avait déjà à l’automne. Il dit qu’il va miser sur son équipe, il faut donc bien l’entourer. Tu ne penses pas que d’avoir quelqu’un du Nord pour défendre nos intérêts, ce serait bon?», lance le candidat.

Le progressiste-conservateur André Robichaud. Crédit image: Étienne Fortin-Gauthier

André Robichaud, qui travaille dans le développement économique, n’en est pas à sa première campagne électorale. Mais cette fois, les choses sont différentes, affirme-t-il.


«C’est le jour et la nuit. C’était très difficile de convaincre les gens de mettre ma pancarte à l’époque et d’avoir des appuis, mais là avec la popularité du parti dans la province, on ne répond plus à la demande.» – André Robichaud, candidat du Parti PC


«Nous voulons une affiche!», lâche d’ailleurs un couple croisé sur son chemin.

Mushkegowuk – Baie James est composée de 60 % de francophones et de près de 30 % de membres des Premières nations. Le candidat libéral, Gaétan Baillargeon, dit être à l’image de sa région: «Je suis à la fois autochtone et Franco-Ontarien. J’aimerais qu’on travaille ensemble.»

Alors qu’il présente ses propositions à des citoyens dans la rue, Gaëtan Baillargeon se fait approcher par un homme. Il s’agit de Rick Allen, le chef de la communauté autochtone de Constance Lake. «Jamais Gilles Bisson est venu me voir dans mon bureau pour parler de nos problèmes. La liste est pourtant interminable. Cette fois, je ne voterai pas NPD», lance-t-il. Le candidat libéral explique avoir reçu l’appui de nombreux chefs des premières nations, lors d’une rencontre la semaine dernière.

Le libéral Gaëtan Baillargeon croise le chef de la communauté autochtone de Constance Lake. Crédit image: Étienne Fortin-Gauthier

Kathleen Wynne est impopulaire dans la province. Gaëtan Baillargeon n’en fait pas un plat. «Je dis au monde de laisser faire Toronto, regardez localement», lance-t-il. Deux femmes qui croisent son chemin disent avoir fait leur choix. «On sait que tu viens de Hearst, comme nous, on va voter pour toi. On encourage notre monde», lance l’une d’elles.

 

L’importance du candidat local?

Guy Bourgouin affirme que dans le Nord de l’Ontario, le candidat local est aussi, sinon plus important, que le chef du parti. Cependant, les arguments qu’il sert à ceux qu’il rencontre dans son porte-à-porte sont similaires à ceux d’Andrea Horwath. «Il faut arrêter la privatisation d’Hydro One, baisser les prix de l’électricité et améliorer les soins de santé», répète-t-il inlassablement.

M. Robichaud confirme l’influence que peut avoir un candidat local, surtout s’il est connu. «Je te connais, je vote pour toi», lance d’ailleurs une citoyenne qui croise sa route. André Robichaud et Guy Bourgouin se livrent une lutte acharnée à Kapuskasing, où ils travaillent et vivent tous les deux. La bataille des pancartes qu’ils se livrent en témoigne.

Gaëtan Baillargeon en est conscient. «À Kapuskasing, c’est sûr que le monde connaît André et Guy. Mais à Hearst, c’est moi que les gens connaissent. Il faut ajouter à cela, l’appui que j’ai des communautés autochtones et des petites communautés que je visite», souligne-t-il.

 

Les enjeux

Née du redécoupage de la carte électorale de 2017, l’immense circonscription compte 30 037 citoyens sur un territoire gigantesque de 254 000 kilomètres carrés. La majorité réside dans ces villes et villages longeant la route 11 que sont Smooth Rock Falls, Fauquier-Strickland, Moonbeam, Val-Rita, Opasatika, Mattice-Val Côté et Hearst. Mais la circonscription compte aussi plusieurs communautés autochtones, dont celles d’Attawapiskat et Peawanuck.

Mushkegowuk—Baie James couvre en grande partie de l’ancienne circonscription de Timmins-Baie James. Pendant deux décennies, le néo-démocrate Gilles Bisson y a instauré une véritable forteresse orange. Mais cette fois, il se présentera dans la nouvelle circonscription voisine, celle de Timmins.

Guy Bourgouin, un syndicaliste depuis deux décennies, souhaite prendre la relève pour défendre les emplois et favoriser un gouvernement plus à l’écoute des gens. Quel enjeu l’interpelle le plus? Les soins de santé déficients dans le Nord, répond-il. «La population vieillit. Ma mère a 90 ans, elle est francophone. Elle va peut-être devoir attendre deux autres années pour un lit de soins de longue durée», dénonce-t-il.

Les gens du Nord méritent une meilleure qualité de vie, croit-il. «Les conditions routières sont mauvaises. On met la vie des gens en danger depuis que le déneigement est entre les mains du privé», dit-il. M. Bourgouin parle aussi de la flambée des prix de l’essence, qui doit être contrôlée.

Gaëtan Baillargeon affirme, pour sa part, que les autochtones ne bénéficient pas des mêmes chances d’atteindre leur plein potentiel. «Ma mère a fréquenté une école résidentielle, elle en a subi les conséquences et moi, j’ai grandi sur une réserve, je connais leur réalité», ajoute-t-il. Il salue la signature, au cours des derniers jours, d’une entente du gouvernement Wynne avec les Premières nations de la région pour un partage plus juste des revenus miniers et forestiers. En matière de santé, il salue l’implantation plus large de la télémédecine, mais il est temps d’aller plus loin.


«Je pense que les gens peuvent maintenant s’attendre de rencontrer en personne un spécialiste. En santé mentale, notamment, c’est essentiel.» – Gaëtan Baillargeon, candidat libéral


Il évoque à ce sujet les taux de suicide élevés dans le Nord de la province.

André Robichaud, lui, affirme que la région a payé le prix d’avoir envoyé à Queen’s Park des députés dans l’opposition. «On ne peut pas passer la journée à critiquer le gouvernement et ensuite demander de l’aide pour un projet», lance-t-il. «Les gens veulent du changement dans la province. Et bien aussi dans la circonscription.»

Sur le fond, il affirme que le gouvernement doit aider davantage les entreprises à créer de l’emploi dans le Nord. «Actuellement, la bureaucratie, les politiques, font qu’on ne développe plus les mines», dénonce-t-il. Il faut aussi améliorer l’état des routes, investir dans les soins de santé de première ligne et collaborer davantage avec les autochtones, dit-il.

Il est aussi nécessaire de protéger le français et qu’on «le respecte», insiste-t-il. «J’ai dit à Doug Ford: je veux être ton expert de la francophonie et du Nord. Il faut entourer Doug Ford de francophones pour s’assurer qu’on ait notre part», lance-t-il.

 


PROFIL DE LA CIRCONSCRIPTION*:

Population: 30 037 

Revenu total moyen: 44 438 $ (Moyenne provinciale: 47 915 $)

Proportion de francophones: 60 %  

Historique de circonscription Gouvernement Député Parti
Cochrane-Sud
1987-1990 Peterson (L) Alan Pope PC
1990-1995 Rae (NPD) Gilles Bisson NPD
1995-1999 Harris (PC) Gilles Bisson NPD
Timmins-Baie James
1999-2003 Harris (PC) Gilles Bisson NPD
2003-2007 McGuinty (L) Gilles Bisson NPD
2007-2011 McGurinty (L) Gilles Bisson NPD
2011-2014 McGuinty (L) Gilles Bisson NPD
2014-2018 Wynne (L) Gilles Bisson NPD

Notes: L = Parti libéral, NPD = Nouveau Parti démocratique, et PC = Parti progressiste-conservateur

Le découpage territorial de la circonscription. Crédit image: Election Ontario.

* Informations obtenues selon le recensement de Statistique Canada en 2016

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Étienne Fortin-Gauthier
Étienne Fortin-Gauthier
efgauthier@tfo.org @etiennefg

Étienne Fortin-Gauthier est journaliste depuis une dizaine d’années. Il a collaboré à plusieurs grands médias canadiens et européens, dont La Presse Canadienne, le quotidien La Presse, l’Agence France-Presse et le groupe de presse L’Avenir (Belgique). Il s’est initié aux dossiers de la francophonie canadienne lors d’un séjour au Réseau francophone d’Amérique, qui travaille de près avec les stations radiophoniques francophones en milieu minoritaire. Étienne est diplômé de l’École des affaires publiques et internationales de Glendon, à Toronto, et du programme bidisciplinaire en communication et science politique de l’Université de Montréal.