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Nathalie Ladouceur, dans les coulisses du Banquet de francophonie de Prescott et Russell

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

HAWKESBURY – La disposition des tables, les couverts, les drapeaux franco-ontariens déployés, on peaufine actuellement les derniers préparatifs du côté du Centre récréatif d’Embrun, lieu du 21e Banquet de la francophonie de Prescott et Russell ce samedi soir. Derrière le bon déroulement de la grande messe annuelle de la francophonie de l’Est ontarien, il y a une personne : Nathalie Ladouceur. Cette militante originaire de Hawkesbury sera d’ailleurs intronisée ce soir en tant que membre de l’Ordre de la francophonie de Prescott et Russell.

« Première question assez classique, mais ce prix est-il mérité ou pas selon vous ? Rappelons qu’il y aura cinq autres lauréats, Évelyne Roy-Molgat et Jean-François Dion pour les deux prix Thomas-Godefroy, ainsi que l’Union des cultivateurs franco-ontariens (UCFO), Phil Arber et Lise Bourgeois pour les trois autres prix de l’Ordre de la francophonie.

Cela fait 10 ans que j’aidais à pouvoir organiser ce banquet, sauf cette année où je m’étais retirée. Je suis pleine d’humilité par rapport à cette question, c’est le travail collectif de plusieurs personnes. Le fait que l’on m’ait nominée, je suis reconnaissante envers ma communauté. C’est un gage de confiance envers moi.

Cette année après 10 ans et après beaucoup de changements, je voulais faire autre chose pour continuer mon apprentissage personnel. J’ai senti que j’avais assez contribué.

Quelle est la préparation pour cet événement ?

En fait, le tout commence aux alentours du mois de septembre. À partir de ce moment, le comité qui gère le banquet se rencontre une fois tous les mois, puis à toutes les deux ou trois semaines. Il faut lancer l’appel des candidatures, puis aller chercher les commandites, parler aux organismes communautaires pour la question des ventes des billets.

Il y a la composante de développer la thématique du banquet, les invités d’honneur, et se garder au diapason des souhaits des communautés. Le banquet est une place où tout le monde peut se rencontrer, ce n’est pas un événement politique. Ça représente une centaine d’heures d’organisation pour l’entièreté des bénévoles !

Beaucoup d’élus sont présents, mais il n’y a pas de message politique généralement. On sait que cette année est pourtant une année particulière avec la crise linguistique.

Le message des gens, c’est d’honorer des gens qui sont là, donc, l’élément essentiel, ce sont les lauréats. L’intention n’est pas pour une personne de parler politique. Les gens sont là pour les lauréats, mais pas pour un message politique. C’est un événement de réseautage !

Le banquet rassemble les acteurs de partout. C’est un happening. Auparavant, on avait essayé d’avoir des musiciens, un violoniste, mais on s’est aperçu que les gens viennent pour se parler, un peu comme le Réveillon et le Jour de l’an. Ça leur laisse la possibilité de parler entre eux de la politique actuelle.

L’événement crée sous l’impulsion de Jean Poirier et Yves Saint-Denis en 1999 attire du monde, mais on sent une stabilité dans le nombre de participants. Est-ce difficile à motiver les gens à venir ?

Il y a entre 325 et 350 personnes présentes chaque année. Je ne suis pas certaine que ce soit difficile d’attirer des gens. C’est une question plutôt de timing, car parfois ça se déroule à la fin du mois de mars, parfois au début d’avril. Beaucoup de gens essayent de fuir l’hiver et ne peuvent pas se rendre au Banquet de la francophonie de Prescott et Russell.

Environ 80 000 francophones vivent dans l’Est ontarien. Serait-il possible d’imaginer se passer de ce Banquet justement ?

Je pense que l’événement va se poursuivre pour des décennies à venir, car c’est le moment de se taper dans le dos, et dire que l’on prend notre place, et que nous sommes fiers de tous les citoyens et les citoyennes.

Quels sont selon vous les défis spécifiques à la francophonie dans l’Est ontarien ?

Nous avons ici une situation très spéciale, car on est encore majoritairement francophone. Le défi est de prendre position et sa place. Parfois, on ne réalise pas que ces acquis s’effritent, et on voit définitivement dans la dernière décennie qu’il y a une anglicisation, notamment avec grande boites qui viennent s’installer. Les gens doivent prendre position et comprendre qu’il ne faut pas juste rester dans les acquis.

Vous avez été candidate pour être conseillère municipale à Hawkebsury en octobre dernier. Justement, on parle beaucoup d’affichage bilingue dans l’Est ontarien. Quatre municipalités ont fait ce choix, mais ce n’est pas le cas de d’Hawkesbury. Comment voyez-vous cela ?

Je suis pour un affichage bilingue à Hawkesbury ! A long terme, il faut être prudent et prévenir par rapport à ce qui va se passer. Il faut demeurer au diapason, et c’est ce que les quatre municipalités ont fait en ramenant ce sujet.

Parlez-nous un peu de votre carrière. Un fait souvent ignoré, vous avez été enseignante pendant dix ans en Colombie-Britannique.

J’ai enseigné pour un conseil public anglophone qui avait un programme d’immersion française de 1996 à 2006. Trois de mes cinq enfants sont nés en Colombie-Britannique. J’ai adoré cela ! Quand venait le temps de s’inscrire, certains parents attendaient deux ou trois jours dans une lignée ! Dans la région de Vancouver, on avait vu des gens qui attendaient quelques jours pour inscrire leurs en enfants en immersion, signe que la dualité linguistique est un atout.

Pourquoi avoir voulu un moment changer de province, vous qui aviez grandi essentiellement dans l’Est ontarien ?

J’étais curieuse de mon propre pays. En tant qu’enseignante, je savais que je n’aurais pas de problème à trouver un emploi. Avec mon mari, on partait à l’aveuglette, on pensait rester cinq ans, mais on est resté dix ans en Colombie-Britannique. Le moment critique qui m’a fait revenir, c’est le fait de travailler avec des communautés autochtones. J’aidais à la préservation de leur culture et la qualité de la langue native. Je me suis dit que ça serait bon pour mes enfants de découvrir la culture francophone. Nous avons décidé de revenir pour mes enfants dans l’Est ontarien pour qu’ils découvrent la dualité linguistique.

Avant 1996, vous avez tout de même débuté votre carrière d’enseignante au Québec, bien que vous habitiez à Hawkesbury. Avez-vous vu certaines différences ?

Je venais juste de terminer la faculté, j’avais fait mon stage à la Polyvalente Nicolas-Gatineau en Outaouais. On est à vingt minutes dans l’Ontario, mais j’ai remarqué que le contenu des cours d’histoire que j’avais appris était différent de l’histoire que j’enseignais… C’étaient les mêmes faits avec des perspectives différentes, et cela m’a éveillé au monde.

Nathalie Ladouceur lors de ses années en Colombie-Britannique. Gracieuseté.

Avez-vous des exemples ?

Mes collègues de la Faculté d’éducation à Hull parlaient toujours de l’émission de Janette Bertrand Avec un grand A. Ça me déstabilisait de pas savoir. Depuis ce temps-là, j’ai beaucoup appris à découvrir et à être curieuse. En tant qu’enseignante d’histoire, on voit que c’est un enjeu. Je suis fière aujourd’hui que mes cinq enfants parlent en français, en anglais, grâce à cette dualité.

L’année dernière, vous avez commencé un nouveau travail de conseillère pédagogique au Centre franco-ontarien de ressources pédagogiques (CFORP). En quoi cela consiste ?

Je fais partie de l’équipe provinciale Appui aux initiatives ministérielles qui est chargée de planifier, de développer et d’offrir de la formation et de l’accompagnement au personnel enseignant. Mes dossiers sont essentiellement sur les Premières Nations, les Métis et les Inuits. Pour nous, les Franco-Ontariens, le tout et nos réalités sont bien souvent les mêmes que pour ces communautés culturelles.

Comment se déroule une journée de travail ?

Il faut travailler avec les 12 conseils scolaires francophones et créer des formations sur la question des peuples autochtones. Nos programmes-cadres ont depuis quelques années une inclusion plus forte des autochtones et doivent maintenant apprendre les contenus autochtones.

Qu’est-ce qui a manqué jusqu’à maintenant aux contenus autochtones dans l’enseignement ?

Quand on ne sait pas quelque chose, on ne le sait juste pas. Dans le passé, on n’a pas toujours enseigné la question des pensionnats, des écoles résidentielles, et de leur impact dévastateur dans notre histoire, qui étaient essentiellement des prisons. Les communautés autochtones se sont faites enlever leurs enfants. Il faut rappeler que ce sont les collègues autochtones qui nous (les francophones) ont appris à survivre et résister dans ce pays. Ce n’est pas une histoire que l’on valorise. Sans nos communautés autochtones, je ne pense pas qu’on existerait (Émue).

Pourquoi cet intérêt pour les autochtones, que vous aviez manifestement aussi lors de vos années passées en Colombie-Britannique ?

Je n’ai pas d’ascendance autochtone, mais encore une fois, je pense que l’on a beaucoup à apprendre de nos collègues autochtones. Il y a une proximité avec un peuple qui vit dans une minorité. On doit se soutenir et s’appuyer !

Et maintenant, quel avenir pour vous ? Avez-vous des projets ?

Je serai toujours impliqué dans le domaine de la francophonie. C’est un enjeu incroyablement important, mais je crois qu’il faut rester vigilant pour l’accès aux services de service de santé… Je siège au sein de la Fondation de l’Hôpital Général de Hawkesbury, et je réalise un peu l’importance de m’engager dans le domaine de la santé. »


LES DATES-CLÉS DE NATHALIE LADOUCEUR :

1968 : Naissance à Hull

1996 : Déménage à Port Alberni en Colombie-Britannique

2006 : Retour en Ontario. Devient enseignante pour le Conseil scolaire de district catholique de l’Est ontarien (CSDCEO).

2018 : Commence à travailler au Conseil franco-ontarien de ressources pédagogiques (CFORP)

2019 : Intronisée membre de l’Ordre de la francophonie de Prescott et Russell

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada

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