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Nathalie Vincke, ou faire vivre une librairie francophone à Oakville

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

OAKVILLE – Les librairies francophones en Ontario ne se comptent plus que sur les doigts d’une main. Contre vents et marées, et face à la COVID-19, les propriétaires s’organisent tant bien que mal. À Oakville, dans la grande région de Toronto, la librairie Il était une fois tire son épingle du jeu depuis 2016 dans un contexte de francophonie ultra-minoritaire. Rencontre avec sa gérante Nathalie Vincke, franco-ontarienne d’origine belge, qui nous raconte le combat quotidien pour offrir des livres en français.

« Pour commencer, j’y vais avec la question que nous posons à tous nos intervenants du samedi pour la Rencontre ONFR+, comment se passe votre confinement ?

Bien ! En tant qu’expatrié, on a l’habitude d’être seuls, mon mari et mes trois enfants, mais ça commence à être long. C’est difficile d’être deux parents, et trois enfants à la maison, mais il faut garder le moral, au moins pour les enfants. C’est une drôle de situation. C’est dur à expliquer aux enfants, car c’est nouveau aussi pour eux, mais nous n’avons pas le temps de nous lamenter.

Est-ce que votre librairie Il était une fois est maintenant rouverte ?

On avait déjà fermé le 24 mars, et elle est rouverte depuis samedi dernier. On a eu des clients, mais il y a des gens qui ont peur, d’autres gens qui ont hâte. On est à effectifs réduits. Avec les enfants à la maison, c’est presque ingérable.

Quelles sont les mesures barrières qui sont prises depuis la réouverture ?

Notre boutique n’est pas grande. Les employés portent maintenant un masque et une visière. Il y a des produits à l’entrée, nous n’acceptons que deux clients à la fois. Il y a du tape au sol pour respecter la distance de deux mètres.

Des gens préfèrent encore aujourd’hui ne pas rentrer, donc on met les livres dans leur coffre.

Comment se sont passés ces deux mois de fermeture au niveau des ventes ? Est-ce que cela a affecté votre librairie ?

Pendant deux mois, j’ai continué à faire des livraisons et à privilégier la cueillette. On avait quelques livraisons, mais on a perdu le marché des écoles, et nos foires du livre. J’ai compris qu’on devait avoir aussi plus de visibilité en ligne. J’ai quand même eu trois ou quatre bonnes commandes d’écoles francophones à côté de chez nous. Dans mon business plan, j’avais prévu que 2020 devait être l’année qui nous rendait profitables, mais nous avons été touchés par les grèves des enseignants et la COVID. Nous avons tout de même réussi à continuer de vendre.

Avez-vous dû vous séparer d’employés ?

En effet, nous avons dû fermer du jour au lendemain la boutique, avec aucune idée du volume de vente. Les directives n’étaient pas toujours très claires les premiers jours et semaines de fermeture. Mes employées aidant principalement à la boutique et aux foires, mais étant surtout des mamans avec les enfants à temps plein à la maison, on n’a pas eu de choix d’un arrêt de travail. Moi, j’ai continué en déplaçant les « opérations » à la maison.

Pourquoi les grèves des enseignants ont-elles été préjudiciables ?

Car nous n’avions plus de foires et de commandes des écoles. Pendant la grève, nous n’avions plus de commandes. Ces foires, qui sont en fait des présentations, nous les préparions parfois depuis plusieurs mois. C’est comme un pop up store que nous installons pour deux jours dans une école. Nos « clients » sont les enfants qui viennent par classe et qui découvrent et choisissent leurs livres préférés. Les parents passent aussi.

Par contre, avec la pandémie, nous avons eu la plus grosse vente de cahiers scolaires observée. D’ailleurs, nos fournisseurs étaient hors-stock.

Enfin, la fermeture des écoles en juin sera très préjudiciable pour nous, car juin est souvent un mois où les écoles commandent beaucoup, du fait qu’elles voient qu’elles ont un peu de budget à dépenser.

La librairie il était une fois. Source : Facebook

Avez-vous été admissible à l’aide gouvernementale ?

Non, car je ne suis pas considérée comme une start up. On tombe dans un aucun critère. Tout critère pour les aides financières se base sur les années auparavant.

Êtes-vous optimiste quant à l’avenir ?

C’est dur, car personne ne prévoit le retour de manivelle. Est-ce que les gens auront encore des sous ? J’espère que les écoles vont reprendre sous peu.

Il faut y croire toujours, mais je ne crois pas que ce soit simplement une question de francophonie minoritaire. Si tous les francophones allaient chez nous, et pas chez les géants du livre, ou hors de l’Ontario, ça irait mieux. Mais l’autre point important est qu’ici à Oakville, le loyer est bien plus cher qu’ailleurs en Ontario, et la main d’œuvre plus chère qu’ailleurs au Canada, les frais de distribution plus élevés… Cependant, le prix du livre est le même partout au Canada. Donc notre part du gâteau nous force encore plus au régime qu’ailleurs. 

Comment parvenez-vous à vous démarquer pour attirer les clients ? Rappelons qu’à Oakville, les francophones ne représentent «  seulement  » qu’un peu plus de 3 000 résidents

Essentiellement par le service de proximité. C’est un rôle communautaire plus que de vente. Les gens se retrouvent dans la librairie, nous demandent le nom d’un artiste en français. C’est une structure plus personnalisée. Dans les grandes librairies, le service est ultra rapide, car plus de stock.

Pourquoi Oakville pour lancer une librairie francophone ? Sentiez-vous une demande ?

Nous sommes venus de Belgique pour les raisons professionnelles de mon mari, et pour une période déterminée. On ne pensait pas encore à une librairie à l’époque.

Est-ce que la communauté francophone répond présente ?

Oui, mais pas seulement d’Oakville, nous avons une clientèle bilingue de Toronto, Hamilton, Burlington, Milton… Il y a de tout. il y a aussi la mamie anglophone qui vient acheter des livres pour ses petits-fils…

L’intérieur de la librairie Il était une fois. Source : Facebook

On sait que l’Ontario n’a pas de politique du livre, à la différence du Québec qui possède une législation obligeant les conseils scolaires et les bibliothèques publiques à se fournir auprès des librairies locales. Est-ce un désavantage ?

C’est un peu tout le problème. Les grandes structures peuvent donner des rabais énormes, mais moi je ne peux pas. Au final, c’est juste un choix des conseils scolaires et des bibliothèques publiques. Beaucoup de conseils vont où l’offre est la plus intéressante.

Vous avez immigré au Canada en 2012. Pourquoi avoir choisi de venir directement à Oakville, alors que la plupart des immigrants choisissent généralement Ottawa ou Toronto ?

Quand tout le projet était en route, j’étais enceinte de ma dernière. On regardait les maisons, il nous fallait de la place. En fait, la vie à Oakville, il y a plus de verdure et plus d’espace. Oakville est le même prix que Toronto, mais avec plus d’espace. Et puis avec la pandémie, on se dit que c’est plus rassurant d’être dans un lieu où il y a de la place.

Et pourquoi avoir choisi le Canada ?

Essentiellement pour les raisons professionnelles de mon mari. Lui et moi étions tous les deux dans un boulot international. C’était un projet pour deux ans ou trois ans. Nous n’avions pas prévu de rester.

Mon projet de librairie est venu petit à petit. Outre ma passion du livre, j’étais une maman, et il m’offrait aussi plus de flexibilité dans mon horaire, on n’était pas loin de l’école de mes enfants. C’est là que j’ai décidé que mon business plan serait sur quatre ans.

En Belgique, vous étiez économiste dans une multinationale. Comment passe-t-on du métier d’économiste à celui de propriétaire d’une librairie ?

Une librairie est sans aucun doute mon plus vieux rêve. Notre « séjour » se prolongeant au Canada, mon besoin de retravailler a toujours été fort présent. Après on se rend vite compte qu’avec de jeunes enfants et sans famille et peu de connaissances autour, on ne pouvait pas travailler corporate tous les deux.

Ceci combiné au fait que je ne trouvais pas de livres en français pour notre famille, des idées, réflexions et projets ont fait leur bout de chemin pour aboutir à Il était une fois fin 2016.

Est-ce que votre pays natal vous manque aujourd’hui ?

Mis à part les amis et la famille qui viennent en haut de liste, le côté gastronomique me manque aussi beaucoup. On ne vient pas en Ontario pour la gastronomie. Ce qui manque, ce sont les chapons, la bière, le chocolat, les croquettes aux crevettes, le champagne. À contrario, j’aime beaucoup la propreté, le civisme, et la richesse du mélange et du vivre-ensemble ici en Ontario.

Vous venez d’un pays où la dualité linguistique est très marquée entre le français et le flamand. En quoi est-elle différente de celle que vous observez au Canada ?

Déjà en Belgique il y a trois langues officielles, le français, le flamand, et l’allemand, dont deux sont importantes. C’est très bizarre, car au début au Canada, tout va bien il semble, et plus on vit, plus les problèmes linguistiques apparaissent importants, mais je pense que ce sont des problèmes politiques. Il le faut voir comme une richesse.

Mon mari est flamand. Il a appris le français, j’ai appris le flamand. Il faut que politiquement en tous cas que le français soit reconnu. Oui, nous avons eu les suppressions de l’Université de l’Ontario français [Le projet a par la suite été relancé] et du poste de François Boileau, mais les tensions linguistiques viennent souvent je trouve des extrêmes.

Il était une fois, le nom de votre librairie, comment vous est-il venu ?

En fait, je m’étais rendue compte que si je l’appelais La librairie, les gens ne comprendraient pas, car pour les anglophones, une librairie est une bibliothèque. Il était une fois, c’était quelque chose qui parlait aux deux communautés, un mix entre les francos et anglophones. Et il était une fois fait bien sûr référence au début d’un livre. »


LES DATES-CLÉS DE NATHALIE VINCKE :

1973 : Naissance à Bruxelles (Belgique)

1997 : Diplômée en sciences économiques de l’Université catholique de Louvain

2012 : Arrivée au Canada, à Oakville

2016 : Ouverture de la librairie francophone Il était une fois

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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