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Nour Enayeh : féminisme, francophonie et représentativité

Temps de lecture : 8 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

Le 7 novembre, la Franco-Colombienne Nour Enayeh a été élue présidente du conseil d’administration de l’Alliance des femmes de la francophonie canadienne (AFFC). Elle compte utiliser cette tribune pour rapprocher les femmes dans toute leur diversité. Un défi fait sur mesure pour celle qui s’implique autant dans les causes féministes que dans celles pour la jeunesse, pour les réfugiés et pour la francophonie.

« Pourquoi avez-vous décidé de vous impliquer au sein de l’AFFC ?

J’ai commencé à m’impliquer dans la francophonie quand j’ai été présidente de l’association de parents de l’école Rose-des-vents de Vancouver. C’est là où j’ai découvert le monde associatif. Mais j’ai toujours été impliquée dans le féminisme. Petit à petit, j’ai découvert Réseau-Femmes Colombie-Britanique (RFCB). La directrice, Maryse Beaujeau Weppenaar, m’a proposé de poser ma candidature à l’AFFC. J’ai fait partie du conseil d’administration et l’année dernière, j’ai décidé de me présenter à la présidence. Surtout que Lili (Crist, la présidente sortante) est une de mes grandes amies, alors j’ai une mentore.

Quelles seront vos priorités pendant votre mandat ?

Continuer le travail des femmes qui m’ont précédée. J’aimerais aussi qu’il y ait plus de femmes issues de minorités. Pas seulement qu’elles s’impliquent dans la communauté, elles l’ont toujours fait, mais qu’elles se voient dans les postes décisionnels. J’aimerais leur montrer qu’elles ont leur place, comme on m’a montré que j’avais la mienne.

Les courants classiques de féminisme ont souvent été critiqués par les femmes racisées, qui disaient ne pas s’y reconnaître. Comment vous situez-vous par rapport à ça ?

Justement, je suis une féministe voilée très fière d’être les deux ! (Rires) Je sais que ça peut déranger beaucoup de gens, qui ne comprennent pas l’expérience d’autres femmes. J’ai vécu moi-même ce que j’appelle le féminisme sélectif, c’est-à-dire que si tu ne brûles pas ton soutien-gorge et que tu n’es pas blanche, tu ne peux pas être féministe. Mais c’est là où j’aimerais ouvrir le dialogue. Il y a aussi ceux qui n’aiment pas le féminisme parce que ça résonne comme quelque chose de négatif, comme si on détestait les hommes… Je voudrais que l’on comprenne que le féminisme peut avoir différentes couleurs, et qu’on arrive à représenter toutes les femmes.

Gracieuseté

Au Québec, la loi sur la laïcité de l’État a fait grand bruit, entre autres par rapport au port de signes religieux chez certaines personnes en situation d’autorité, ce qui inclut le voile. Avez-vous suivi ce débat ?

Bien sûr. Je suis Française et ça fait écho à ce qui se passe en France depuis des années. Ça fait peur d’entendre ça parce que, quand je suis arrivée au Canada, j’étais invisible et j’adorais ça. On ne me regardait plus de travers. Pour moi, le Canada, c’était l’acceptation de tous. Quand j’entends que les choses changent au Québec, ça me fait peur pour les générations futures, car j’ai vu comment ça a changé en France. Je crois que ça vient d’un manque de dialogue et d’ouverture, d’une peur. Je pense aussi qu’il y a un but politique derrière le fait de jouer avec les sentiments des gens.

J’espère que ça ne deviendra pas un enjeu pancanadien. Et j’espère que d’autres femmes voilées, noires, ou peu importe, puissent se voir dans des postes comme la présidence de l’AFFC. Sinon, on invisibilise une grande partie de la population féminine du Canada.

Pensez-vous que la situation des francophones, majoritaires au Québec, mais minoritaires ailleurs au pays, a quelque chose à voir dans ce débat ?

Hum… peut-être. Parce que c’est vrai que les francophones, quand ils sont dans une situation minoritaire, ils comprennent ce que c’est de ne pas avoir le même poids que quelqu’un dans la majorité.

Lors du congrès de l’AFFC, vous avez réfléchi à la place des femmes francophones et acadiennes dans la relance post-pandémique. Quelles sont les conclusions ?

Il faut voir les femmes dans une lentille de genre et comprendre qu’elles vivent des situations différentes. La pandémie affecte les femmes beaucoup plus que les hommes. Par exemple, beaucoup de femmes ont dû arrêter de travailler pour rester avec les enfants.

Gracieuseté

L’AFFC a aussi publié une « étude sur les besoins spécifiques des femmes immigrantes francophones en situation minoritaire ». Quels sont ces enjeux ?

C’est une étude très intéressante, une des seules qui a été faite pour les femmes francophones en situation minoritaire, mais ça représente la réalité de toutes les femmes immigrantes. Il faudrait leur offrir des services en gardant la lentille des genres. En même temps, on met toujours les femmes immigrantes dans le même panier, alors que leurs besoins sont très variés. La réalité d’une femme qui vient de France avec un PVT (programme vacances travail) est très différente de celle qui arrive d’un camp de réfugiés en Afrique.

Ce serait aussi de changer l’idée qu’on a d’elles. Moi-même, j’ai travaillé avec des réfugiées syriennes. Je suis certaine que j’ai vécu une expérience plus enrichissante auprès d’elles que le contraire. Même des réfugiées qui ont tout perdu peuvent apporter beaucoup à ce pays. Beaucoup de ces femmes sont devenues mes amies.

Vous étiez facilitatrice des compétences de vie. Quel était votre rôle concrètement ?

C’était un rôle très terre à terre. Je leur apprenais comment prendre le bus, acheter des choses au supermarché, ouvrir un compte en banque, etc.

Comment vont-elles aujourd’hui ?

Beaucoup mieux. C’est impressionnant de voir la différence, surtout physique. J’ai encore l’image de quand elles sont arrivées. Le stress donne une couleur bizarre au visage. Maintenant, je les vois rayonnantes. Elles ont l’air plus en santé, plus heureuses.

Quelles leçons le Canada pourrait-il tirer pour faire mieux lors d’autres crises humanitaires, comme celle qu’on voit en Afghanistan ?

Encore une fois, comprendre la réalité des gens et leur culture, écouter leurs besoins. Je sais qu’il y a des choses importantes qu’on doit leur apprendre. Mais il faut aussi comprendre la différence entre un réfugié et un immigrant. Quand on est réfugié, on arrive en mode survie dans un pays qu’on ne comprend pas.

Un des outils qui a très peu été offert aux Syriens, c’est le soutien mental. Mais attention ! Ce n’est pas : « Je t’emmène chez le psy. » Il faut savoir comment les soutenir sans leur imposer nos idées très différentes de ce qu’ils connaissent.

Gracieuseté

Parlez-nous de votre propre intégration au Canada. C’était un contexte complètement différent…

Complètement ! Et je reviens à l’idée de ce que ça change d’être en situation minoritaire. Quand je suis arrivée à Montréal, je parlais déjà français. Je suis arrivée dans la famille très accueillante de mon mari. Je n’avais pas l’impression d’être dans un autre pays.

À Vancouver, je ne parlais pas un mot d’anglais. C’est là où j’ai vraiment compris les difficultés d’immigrer. Ça m’a pris longtemps avant de trouver ma place. En 2005, les réseaux sociaux n’existaient pas beaucoup. J’étais seule pendant longtemps. La communauté musulmane m’a aidée. C’était plus facile d’y trouver ma place que dans la communauté francophone. Je ne sais pas pourquoi.

Dans votre portrait sur le site de RFCB, vous dites que vous avez l’impression d’avoir eu trois vies : en français, en arabe et en anglais. Quel est votre rapport avec chacune de ces langues ?

J’ai réalisé quelque chose dans un atelier sur l’identité des jeunes franco-colombiens, d’où l’importance de faire de la place à la jeunesse dans nos organismes. Je ne me suis jamais sentie complètement syrienne, jamais complètement française, jamais complètement canadienne. Je ne fittais dans rien dans ma tête. Mais je suis complètement française, syrienne et canadienne. Je le vis pleinement maintenant. Tout ce qui est relié à mon enfance, c’est très français. Mon adolescence est très syrienne. Et être adulte, mère et activiste, c’est très canadien. Mon identité, c’est les trois.

Pourquoi le bénévolat est-il important pour vous ?

Je pense que quand on aide les autres, l’effort n’est pas aussi grand que le résultat dans la vie des gens. C’est enrichissant. Si tout le monde faisait un peu de bénévolat, le monde serait meilleur. Même si c’est une goutte à la fois.

Et l’importance de votre implication dans les écoles franco-colombiennes ?

Si vous entriez dans l’école de mes enfants, vous seriez choquée. C’est sûr, l’espace est un problème à Vancouver. Mais il y a tellement d’enfants dans si petit, sans verdure. La qualité n’est pas comparable aux écoles anglophones et on a prouvé l’inégalité devant la Cour Suprême du Canada. Dans un pays bilingue, c’est incompréhensible. Et encore, on a gagné il y a cinq ans et on n’a encore rien du tout. Mes enfants ne verront pas de nouvelle école, mais j’espère que ceux qui viendront après auront droit à une école francophone égale aux écoles anglophones de Colombie-Britannique.

Avec ses enfants, Iman et Youssof El-Safadi. Crédit image : Alia Youssef

Vous êtes très inspirante ! Vous-même, qui vous a inspirée ?

J’ai vu comment ma mère, une Française, a été bien accueillie et s’est bien intégrée en Syrie même si c’était difficile. Mes deux parents étaient très impliqués dans le bénévolat en France. Je suis retournée dans ma ville natale cet été, à Strasbourg, après 30 ans sans y aller. Juste de voir comment les gens nous ont accueillis parce qu’ils avaient mes parents dans leur mémoire… J’ai perdu mon papa l’an dernier à cause de la COVID-19, donc c’était très émotif d’aller voir ce qu’il avait construit.

Vous êtes aussi retournée en Syrie l’an dernier. Qu’avez-vous constaté ?

C’était justement pour la mort de mon père, donc c’était très difficile. C’était difficile de voir comment la COVID affecte un pays qui n’a pas les mêmes conditions que le Canada. C’était comme dans un film. Je crois qu’il n’y a personne que je connais en Syrie qui n’a pas perdu quelqu’un dans sa famille à cause de la COVID. En plus de voir la réalité de l’après-guerre, la pauvreté, la famine, dans un pays où, pour moi, ça n’a jamais existé.

Visite d’Al-Azm Palace, une maison ancienne de Damas. Gracieuseté

Quel serait votre message en conclusion ?

J’espère être la voix des femmes francophones en milieu minoritaire, encore plus pour celles qui se reconnaitraient dans mon parcours. Je ne serais pas arrivée là toute seule. S’il n’y avait pas de femmes alliées pour m’ouvrir les yeux, je ne me serais jamais vue présidente de l’association de parents, ni dans le c.a. de RFCB, surtout pas présidente de l’AFFC. Je me suis toujours impliquée, mais je n’aurais pas eu l’idée d’être dans des postes décisionnels.

Ça prend la représentation et les femmes alliées. Si les femmes qui se retrouvent en moi sont inspirées, c’est génial, mais il faut aussi que celles qui ont toujours été là, qui ne sont pas racisées, comprennent qu’elles peuvent beaucoup aider les autres, juste en les soutenant. »


LES DATES-CLÉS DE NOUR ENAYEH

1979 : Naissance en France d’une mère française et d’un père syrien.

1990 : Déménagement en Syrie.

2003 : Déménagement au Canada avec son mari. Ils habiteront d’abord Montréal, puis Vancouver.

2010 : Lancement de son entreprise de design intérieur, Flock Interiors.

2015 : Début de son implication dans l’association de parents à l’école Rose-des-vents, où elle sera nommée parent bénévole de l’année en 2016/2017.

2021 : Élection à titre de présidente de l’AFFC.

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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