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Omer Cantin, l’aventurier de Hearst

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

HEARST – Omer Cantin, la personne la plus populaire de Hearst ? Peut-être. Depuis sept décennies, le résident se mêle avec l’histoire du « village gaulois » de 5 000 âmes au Nord de l’Ontario. Pendant des années, Omer Cantin a été dans tous les bons coups : création du journal Le Nord, puis de la librairie locale, et enfin d’une maison d’édition. Le secret de ces initiatives : Hearst, selon lui, une source « pour aller de l’avant ». Explications.

« La première question peut sembler banale, mais comment se porte la librairie Le Nord dont vous êtes propriétaire, après cette année très difficile avec la COVID-19 ?

On a réussi à s’en sortir passablement bien, et nos ventes en ligne ont bien fonctionné du fait qu’on vend des livres usagés. Je dirais qu’on a maintenu à peu près nos ventes. On a utilisé beaucoup Facebook et les courriels pour assurer nos ventes. Nous n’avons pas les moyens, malheureusement, d’avoir une page web.

Votre librairie située sur George Street est immanquable. Est-ce que les gens viennent toujours à l’intérieur ?

Oui, bien sûr. Il faut juste se laver les mains, porter un masque. On a restreint le nombre de personnes à l’intérieur à trois à la fois.

Pourquoi avoir créé cette librairie en 1988 ? On sait qu’il ne reste plus qu’une poignée de librairies francophones en Ontario.

Je considère ça comme un service essentiel à notre région. C’est un besoin d’avoir un apport culturel et francophone. Il y a quelques années, on était très fort en CD-Rom et en CD. Là, on se concentre sur les livres, les jeux… C’est un besoin pour garder notre francophonie active et avoir accès facilement à des ressources francophones.

D’ailleurs, c’est ça qui a motivé la librairie, c’est qu’on était obligé d’aller à Montréal pour acheter les livres. C’était aberrant. De plus, il fallait faire connaître les auteurs de chez nous. Quand des auteurs d’ici sortent un livre, on aime les mettre en valeur.

L’entrée de la librairie Le Nord. Source : Facebook

Pourquoi cet amour des livres ?

Quand j’étais jeune, je lisais La Presse, Le Journal de Montréal, je commandais les livres dans les annonces de ces journaux. Je suis conscient que c’est peut-être un effort d’aller dans une librairie qui a porte ouverte sur la rue. Mais je considère que 50 % du plaisir de la lecture, c’est de bouquiner, et feuilleter les livres à l’intérieur de la librairie.

Je pense que c’est la faute de mes parents qui aimaient beaucoup lire. Maman faisait le lavage, le lundi matin me semble-t-il, et pour me tenir tranquille, elle me donnait le journal qui arrivait toujours deux ou trois jours en retard. Je feuilletais le journal pendant que ma mère faisait le lavage, je découpais des choses qui m’intéressaient.

À ma fête, ma mère m’achetait des livres comme cadeau. Je me souviens d’avoir eu un Tintin. Il y avait une librairie à Hearst au Séminaire [l’ancien nom de l’Université de Hearst]. Il y avait un père très avant-gardiste, le père Ulric Ouellette, qui avait ouvert la librairie ! Ma mère m’emmenait fréquemment dans cette librairie.

Quelles lectures vont ont marqué ou continuent encore de vous marquer aujourd’hui ?

Sans doute les livres d’aventure, comme les albums de Tintin, ou Bob Morane. J’aimais l’aventure ! On avait beaucoup l’esprit d’aventure chez nous (Rires). On explorait ! On allait sur la rivière en bateau, on baptisait les îlots selon les albums de Tintin. Il y avait, par exemple, l’îlot Milou.

Dans tout le village de Hearst, tout était possible, c’est ce qui m’a motivé pour créer la librairie, le journal, et plus tard une maison d’édition. Quand tu déjeunais, il n’y avait pratiquement rien, mais nous avions de grands espaces, et nos parents nous laissaient libres. On participait aux travaux de la ferme, au ménage, mais on était libre d’aller camper à 12-15 ans. Nous grandissions avec un sentiment de liberté.

En ville, c’est donc différent ?

Oui, on y est attaché à la technologie ! Est-ce que l’on peut se passer de Facebook pendant une semaine ? Nous, on marchait sans technologie et pendant des kilomètres. Quand on était fatigué, on étendait la bâche, pour se protéger de la pluie de la rosée. On pêchait et on chassait.

On suppose que vous avez fait des études littéraires donc ?

Non ! J’ai fait des études d’histoire, et je me suis intéressé à la petite histoire locale. C’est justement cette passion pour l’histoire locale qui m’a amené à vouloir parler de l’histoire des gens qui ont façonné ce coin de pays, avec la création des Éditions Cantinales, en 1995. Je précise que je n’ai jamais demandé de subventions. Je paye toujours toutes mes factures au complet. J’ai choisi de ne pas embarquer et perdre mon temps avec la paperasse.

Vous êtes resté toute votre vie à Hearst, vous adorez les livres. N’avez-vous jamais eu envie de voyager ?

En fait, quand j’étais plus jeune, ma façon de voyager, c’était de travailler dans d’autres régions. J’ai travaillé au Centre national des Arts à Ottawa pendant deux ans, puis comme fonctionnaire fédéral dans la ville de Québec. Mon père vient de la région de Québec.

Vos parents n’étaient donc pas de Hearst ?

Sur le côté de mon père, c’était des fermiers, des agriculteurs qui sont arrivés ici dans les années 30 pour cultiver la terre et les animaux. Sur le côté de ma mère, mon grand-père était un tailleur. Il était sur la région de Montréal, mais sa santé ne lui permettait pas de continuer dans la région. Il a d’abord commencé comme agriculteur, puis est devenu marchand.

Vous faites référence à l’histoire de Hearst dans les années 30, mais est-ce que la ville a beaucoup changé ?

L’industrie agricole est presque complètement disparue. Pour ce qui est des artistes, on est toujours bien servi par le Conseil des Arts. Les artistes viennent toujours. Quant au côté francophone, il s’est beaucoup développé, notamment grâce à l’avènement du journal Le Nord, en 1976, puis celui de la radio.

C’est paradoxal tout de même, puisque beaucoup de villages franco-ontariens ont au contraire connu un déclin pendant les dernières décennies.

Oui, mais à Hearst, on est très isolé, loin de la frontière du Manitoba, et du Québec. Ça nous a aidés, on est resté comme un frigidaire.

Tout de même, l’isolement, n’est-ce pas un défi quotidien ?

Oui, car les distances, ça coute plus cher, notamment au niveau de la nourriture, quand on fait venir des produits. Mais je dois vous dire qu’il y a un réveil de ce côté. On voit de plus en plus de gens s’occuper du jardinage, et fabriquer des choses localement, je pense, par exemple, à l’entreprise Maison Verte. Il y a aussi la firme Pepco, des jeunes d’ici qui ont commencé à produire du matériel industriel. Beaucoup de gens prennent conscience de l’écologie.

Pour revenir au côté maraicher, c’était le rêve de mes parents de s’autosuffire au niveau des légumes, des grains pour les animaux. On produisait du beurre, de la crème, on avait encore des surplus de lait que l’on exportait vers Timmins ou Geraldton. Je trouvais que c’était un apport économique intéressant. Aujourd’hui, la production laitière est complètement perdue, mais il reste la production de légumes !

Parlez-nous un peu justement de cette Fondation Omer Cantin destinée à mieux faire comprendre le monde agricole.

Je trouvais que l’on avait perdu beaucoup au niveau agricole. Une génération complète ne connaissait rien à ce niveau-là. On voulait montrer que l’agriculture a tenu une place importante. L’idée est un peu de recréer une ferme du début du 20e siècle avec de la machinerie agricole sur ces fermes, pour montrer l’habileté et l’opiniâtreté de cette génération-là qui travaillait des longues heures tous les jours, avec des moyens que l’on n’a pas aujourd’hui, et qui réussissait à élever de grosses familles.

L’ancien journaliste Adrien Cantin. Gracieuseté

Vous êtes aussi le cousin d’Adrien Cantin, ancien éditorialiste du journal Le Droit, aujourd’hui décédé. Vous partagiez, semble-t-il, la même passion pour les livres et la francophonie…

On était proche ! Adrien a commencé sa carrière au journal Le Nord. Il a été ici pendant deux ou trois ans. Quand il est parti pour Ottawa, on avait quand même les mêmes défis qu’on essayait de relever, c’est-à-dire conscientiser nos compatriotes francophones.

Il était éditorialiste pour Le Droit, et vous éditorialiste pour Le Nord. Étiez-vous toujours d’accord ?

(Hésitation) Oui ! Mon père était le frère de son père, mais aussi sa mère et ma mère étaient deux sœurs. En plus, on était tous les deux chacun les aînés de notre famille. On avait ainsi créé des affinités.

Vous avez tous deux écrits sur le projet d’une université franco-ontarienne via vos différents éditoriaux. Est-ce que l’Université de Hearst représente de facto cette université franco-ontarienne ?

Ça l’a toujours été pour moi ! Elle a permis à beaucoup de professionnels de sortir de là. Je pense aux comptables de Hearst, aux optométristes, à des professionnels de la santé. Avant cela, ces professionnels venaient de l’extérieur. Ça aide beaucoup quand on peut étudier chez nous !


LES DATES-CLÉS D’OMER CANTIN :

1951 : Naissance au Lac Sainte-Thérèse (à une dizaine de kilomètres de Hearst)

1972 : Dernière année des ses études en histoire

1976 : Participation à la création du journal Le Nord

1988 : Fondation de la librairie Le Nord

1995 : Création de la maison d’éditions Les Éditions Cantinales

2007 : Fait Chevalier de l’Ordre de la Pléiade

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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