Les roulottes d'Eddie Carvery reposent sur les berges du bassin de Bedford, le site de l'ancienne communauté d'Africville à Halifax, le mardi 24 février 2015. LA PRESSE CANADIENNE/Drew Vaughan
Chroniques

On détruit leurs maisons, mais où vont les gens?

Les roulottes d'Eddie Carvery reposent sur les berges du bassin de Bedford, le site de l'ancienne communauté d'Africville à Halifax, le mardi 24 février 2015. LA PRESSE CANADIENNE/Drew Vaughan

Chaque semaine, ONFR explore une facette de notre société à travers différentes chroniques. Politique ontarienne, histoire et littérature francophone, regards autochtones et jeunesse.

Cette semaine, lors d’une conférence sur l’égalité linguistique à Halifax, j’ai visité Africville, une ancienne communauté noire située au bord du port de Halifax. En marchant dans ce lieu historique, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à d’autres communautés au Canada que les gouvernements et les électeurs ont décidé de faire disparaître.

Africville était autrefois une communauté vivante, avec des familles, une école, une église et plusieurs générations d’histoire. Pourtant, la Ville de Halifax a longtemps refusé de fournir des services publics essentiels, comme l’eau courante et les égouts, même si les résidents payaient leurs taxes. Finalement, les autorités ont déclaré que le quartier était inhabitable. À partir de 1964, les résidents ont été expulsés, leurs maisons démolies et leur communauté détruite. La dernière maison a disparu en 1970.

Il y a quelque chose de profondément troublant lorsqu’un gouvernement refuse de fournir des services essentiels et utilise ensuite la pauvreté qui en résulte pour justifier la destruction d’une communauté. De l’autre côté du port se trouvait Turtle Grove, une communauté mi’kmaq dévastée par l’explosion de Halifax en 1917. Contrairement aux quartiers voisins, Turtle Grove n’a jamais été reconstruite. Les survivants ont été dispersés. Bien avant l’explosion, les autorités cherchaient déjà à déplacer cette communauté. Contrairement à d’autres quartiers endommagés par l’explosion, Turtle Grove n’a pas reçu d’aide comparable pour se reconstruire. Ses habitants ont été laissés à eux-mêmes.

Ce qui m’a particulièrement frappé pendant ma visite, c’est l’histoire des relations entre les Noirs de la Nouvelle-Écosse et les Mi’kmaq. Ces communautés partageaient des histoires, des amitiés et des liens familiaux. J’ai rencontré des Néo-Écossais noirs qui parlaient avec fierté de leurs arrière-grands-mères autochtones. Alors que la société dressait souvent des barrières raciales, les personnes vivant en marge de cette même société trouvaient parfois des façons de s’accueillir les unes les autres.

Il y a aussi Rooster Town, à Winnipeg, également connu sous le nom de Pakan Ville, où vivaient des familles métisses autochtone. En 1959, la communauté a été démantelée pour faire place au développement urbain. Ses maisons ont été démolies ou brûlées. Les familles qui avaient construit leur vie ensemble ont été dispersées.

Un autre exemple est celui de la réserve de St. Peter’s, au Manitoba. En 1907, les ancêtres de l’actuelle Première Nation de Peguis ont perdu leurs terres fertiles près de la rivière Rouge à la suite d’une cession que le gouvernement fédéral a finalement reconnue comme invalide. De nombreuses familles ont été déplacées vers des terres moins productives, plus au nord.

L’Ontario ne fait pas mieux et possède ses propres exemples

En 1942, le gouvernement fédéral a exproprié la réserve de la Première Nation de Stoney Point, près d’Ipperwash, pour des besoins militaires. Seize familles ont été déplacées. Les terres n’ont pas été rendues après la Seconde Guerre mondiale, ce qui a entraîné des décennies de lutte.

Même le quartier des plaines LeBreton, à Ottawa, raconte une histoire semblable. En 1962, environ 2800 résidents ont été forcés de quitter leur quartier ouvrier pour permettre un projet de réaménagement urbain. Une grande partie du terrain est restée vide pendant des décennies. Ces histoires sont différentes, mais elles révèlent une tendance inquiétante. Les gouvernements ont décidé que certaines communautés étaient indésirables, dérangeantes ou représentaient des obstacles au progrès. La pauvreté devenait une justification pour les déplacer plutôt qu’une raison d’investir dans leur bien-être.

Aujourd’hui, le langage a changé. Nous entendons rarement des politiciens affirmer ouvertement qu’une communauté devrait disparaître en raison de sa race. On parle plutôt de sécurité publique, de propreté, de développement urbain et d’itinérance. Regardons les campements de personnes sans abri qui apparaissent dans les villes canadiennes.

Les personnes qui vivent sous des tentes sont présentées comme des problèmes à éliminer. Bien sûr, tout le monde mérite de vivre dans des conditions sécuritaires et sanitaires. Mais lorsque les autorités démantèlent un campement sans offrir de logements adéquats, où ces personnes sont-elles censées aller?

Est-ce que retirer leurs tentes met fin à leur pauvreté? Est-ce que les repousser vers un autre quartier rend la société plus sécuritaire? Serions-nous vraiment mieux si ces personnes disparaissaient tout simplement? Un chez-soi, c’est plus que quatre murs. Une communauté, c’est plus que des bâtiments. Ce sont des voisins, des souvenirs, des relations, des familles et un sentiment d’appartenance.

Africville, Turtle Grove, Rooster Town, St. Peter’s et Stoney Point nous rappellent que détruire des maisons crée davantage de problèmes. Cela détruit les relations humaines qui permettent aux gens de s’entraider et de réussir. Peut-être que la véritable mesure de l’égalité n’est pas notre capacité à faire disparaître les gens de notre vue, mais plutôt notre volonté de les aider à rester, à trouver leur place et à vivre dans la dignité.

On peut détruire leurs maisons. Mais où vont les gens?
Africville est détruite, le gouvernement a dit « désolé »,
Les maisons sont parties, les familles dispersées.
On promet de réparer les erreurs du passé,
Mais où iront les pauvres qu’on chasse aujourd’hui?

Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR et de TFO.