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« On est en retard sur les décisions à prendre » – Dr Hugues Loemba

Temps de lecture : 4 minutes

[ENTREVUE EXPRESS] 

QUI :

Le Dr Hugues Loemba est clinicien-chercheur et virologue. Il est professeur agrégé de médecine à l’Université d’Ottawa. Consultant pour l’Organisation mondiale de la Santé, il travaille également avec Santé Canada, où il participe à l’évaluation de médicaments, y compris des antiviraux.

LE CONTEXTE :

L’Ontario tente d’enrayer la pandémie de COVID-19. La province frôle les 1 000 cas.

L’ENJEU :

Le gouvernement ontarien a imposé une fermeture des lieux publics et des écoles, mais semble incapable de réaliser suffisamment de tests et dans des délais assez courts.

« Comment voyez-vous la réponse des autorités de la santé ontarienne ?

On réagit un peu en retard. Ils prennent des bonnes décisions, mais un, deux, trois ou quatre jours après. Dieu merci, le Canada n’a pas la même densité de population qu’ailleurs. Le confinement en bloc, c’est la clé. La Corée du Sud, Taiwan et Singapour, ils ont eu la présence d’esprit d’aller très vite. Il y a une discipline dans la population. Il y a dix jours, on aurait dû être plus strict sur l’isolement des gens et faire un suivi plus rigoureux pour s’assurer du respect des règles. Il faut aussi faire un meilleur travail d’enquête pour retracer les gens possiblement exposés.

Est-ce qu’on teste assez en Ontario ?

Non, on n’a pas une image correcte de ce qui se passe. On voit la partie émergée de l’iceberg. La conséquence : nous avons des gens contaminés qui ne le savent pas et qui continuent à contaminer. La technique de test qu’on utilise est une amplification des gênes. Ça prend du temps pour faire un seul test, environ trois à quatre heures. Il faut augmenter le nombre d’endroits où on peut analyser les tests, mais aussi multiplier le type de tests. Un test sanguin peut révéler les anticorps au virus en 15 minutes. Il faut ajouter ce test pour sauver du temps.

Pourquoi n’utilise-t-on pas le test de sang ?

Il est utilisé ailleurs dans le monde, mais ici, il doit d’abord être approuvé par Santé Canada. Actuellement, on fait du dépistage avec un test laborieux et long, quand on devrait miser sur un test rapide. Si le test rapide aboutit à un résultat positif, on peut alors confirmer le diagnostic avec le test long. Le test rapide permettrait de rassurer rapidement des milliers de personnes et de désengorger le système.

Qui doit se faire tester ? Les critères ont changé plusieurs fois jusqu’à maintenant.

Les critères changent en fonction de la capacité de traiter les gens. Au départ, c’étaient les voyageurs venant de Chine, d’Iran, puis ensuite de l’extérieur. Puis, maintenant on teste plus au sein de la communauté. Mais quand je vois qu’on a 10 000 tests en attente d’analyse, je me dis qu’il faut mobiliser davantage l’ensemble des laboratoires de la province, autant ceux des pharmaceutiques ou les laboratoires privés.

En tant que médecin spécialisé dans les virus, qu’est-ce qui vous surprend chez le coronavirus ?

J’ai rarement vu un virus qui se transmet aussi facilement. On a connu le H1N1, mais c’était plus de manière aérosol (gouttelettes). Le VIH, c’est par le produit sanguin. Là, c’est par voie aérosol et par contact. En plus, la période d’incubation est très courte. C’est sans compter qu’on peut être contaminé par quelqu’un qui n’a même pas les symptômes. Lorsqu’on a vu apparaître le VIH, les cas doublaient tous les six mois. La COVID-19 est très agressive et double souvent aux… trois jours.

Le Dr. Loemba (au centre) à Pointe-Noire, en République du Congo. Il menait alors les travaux qui ont mené à la création d’un nouveau test rapide de diagnostique du VIH. Gracieuseté

Le virus est cependant fragile au contact du savon, pourquoi ?

C’est un virus enveloppé avec une coque externe qui le protège. Mais elle est très sensible au détergent. On peut détruire facilement cette coque et ses molécules en lavant très bien nos mains ou des objets avec du savon.

Lorsque le virus contamine quelqu’un, qu’est-ce qui se passe ?

Il y a une lutte entre le virus et le corps humain. Le virus est un parasite intracellulaire, il rentre seulement dans les cellules qui ont un récepteur où il peut s’attacher. Aussitôt, des mécanismes de défense tentent de chasser cet intrus. Mais le virus réplique et tente de contrecarrer le système, puis colonise la cellule avec l’objectif de se répliquer. Le corps est pris de court. Le corps ne peut plus s’en débarrasser et il y a alors une réaction disproportionnée de l’organisme au niveau inflammatoire. Une véritable tempête inflammatoire survient dans les tissus des poumons, qui ne peuvent plus continuer leurs fonctions. Les personnes s’étouffent alors, c’est pourquoi les gens doivent être placés sous respirateur artificiel.

Dans ces cas extrêmes, placés sous respirateur, y a-t-il une possibilité de s’en sortir ?

En fait, il y a trois possibilités face à un virus. Le virus peut gagner temporairement, mais un patient peut reprendre le dessus grâce à son système immunitaire et avec l’aide du respirateur artificiel, puis se rétablir. À l’opposé, s’il y a des complications et d’autres problèmes de santé, le temps va manquer pour lutter contre le virus et quelqu’un peut en mourir. La troisième option est une absence de victoire pour le patient, mais aussi pour le virus. Nous avons alors des gens contaminés à vie. Cependant, nous n’avons pas vraiment vu ce scénario jusqu’à maintenant. Chaque virus est différent.

L’isolement est-il la clé pour venir à bout du coronavirus ?

Il y a le vaccin, il y a les tests, mais en attendant, il faut s’assurer que le virus ne sache plus où aller. Le virus survie seulement si on lui donne les moyens de survivre. En isolant les gens, il ne peut pas se propager. Tout le monde parle de la Chloroquine, mais il faut tester davantage ce médicament. On avait commencé à travailler sur des médicaments avec le SRAS, mais les études n’avaient pas abouti, car la maladie s’était estompée. Là, les études reprennent, on ne part pas à zéro. Mais en attendant, l’isolement et la distanciation sont essentiels.

Comment voyez-vous les prochaines semaines ?

Si seulement je pouvais répondre… Personne ne peut savoir comment ça va se terminer. Mais avec les mesures de la santé publique, on peut amoindrir l’hécatombe. Et attention, car dans les pays africains, c’est maintenant que ça commence. Mais eux, ils ont encore moins de structures de santé. Il faudra être solidaire et les aider, sinon ça nous nuira aussi. Il n’est pas exclu que ce virus reste dans certaines communautés et reviennent lors d’une seconde vague. À ce moment-là, on espère avoir un vaccin. Mais en attendant, il ne faut pas baisser la garde. »

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