Chroniques

Politiquement vôtre

Crédit image: Imprimeur du Roi pour l’Ontario, 2025

Chaque samedi, ONFR propose une chronique franco-ontarienne. Cette semaine, l’auteur torontois Soufiane Chakkouche narre ses défis d’immigration canadienne, un récit à suivre en plusieurs parties.

Cela se lisait dans les étoiles : je ne pouvais parcourir cette saison de chroniques sans évoquer mon passage ici même, à ONFR et ce que j’ai appris en tant que journaliste politique attaché au Parlement de Queen’s Park à Toronto durant une révolution et demie de la Terre autour du Soleil. Cela représente tout de même le tiers de mon existence au Canada, rien que pour cela, ceci vaut l’orbite. 

Me voilà donc à mi-chemin sans le savoir, car qui l’eut cru à l’époque que j’allais me retrouver à écrire, deux ans plus tard, une chronique sur le journaliste politique spécialisé dans les affaires francophones que j’étais devenu, moi l’apolitique jusqu’à la moelle épinière, moi qui n’ai jamais voté de ma vie, pas même aux élections d’une association étudiante, par irreprésentabilité statistique, je pense! Et puis, se confesser pour se confesser, j’ai toujours éprouvé un secret plaisir à confier mon avenir au hasard, comme celui qui se joue dans les urnes pour élire les décideurs quand ma voix n’y est pas.

Il va sans rappeler un précieux conseil d’ami : il ne faut surtout pas faire ce que je fais ou ce que je dis, et encore moins ce que j’écris.

Entre légende et magnificence

Le contexte posé, allons sans attendre dans le fond, dans les entrailles de ce magnifique bâtiment qu’est l’édifice de l’Assemblée législative de l’Ontario. Sans entrer dans les détails, car une visite in situ vaut mille mots à ce propos, tout citoyen peut réserver une visite guidée via le site de l’Assemblée -, hormis la démarche sérieusement théâtrale sous la robe du greffier à l’ouverture de sessions, ce qui m’a frappé lorsque j’ai foulé pour la première fois le sol marbré de ce chef-d’œuvre architectural richardsonien datant d’une époque où le vrai luxe résidait dans l’espace, c’est cette savante fusion entre l’histoire, l’art, la culture et la verdure qui se dégage de et d’entre ces murs.

Crédit image : Imprimeur du Roi pour l’Ontario, 2025

L’autre élément qui m’a marqué pendant ce bout de vie, remarquée sur la durée de celui-là, est le fait que, du sol au plafond, tout dans ce temple de la politique scintillait et suintait la propreté. Pourtant, pendant tout ce temps passé à arpenter ces allées tapissées, je n’ai jamais croisé un agent de propreté ou vu trainer un balai épaulé par un mur à ne rien faire!

Si vous pensez comme moi que c’est là un grand mystère qui nous est offert, sachez que ce lieu en recèle un autre plus savoureux : les escaliers qui ne mènent nulle part de l’angle nord‑est du bâtiment. Ce chemin condamné fait toujours l’objet de légendes urbaines aussi folles et recevables les unes que les autres quant à son ancienne utilité. Selon votre serviteur, si le fantôme d’Ivan Reznikoff ou de celui de la Femme pendue moult fois aperçue se balançant à un crochet le long du tunnel du sous-sol venait à rendre visite à la chambre de l’Assemblée, c’est par ces escaliers qu’ils passeraient.

Impoli tic

Voilà pour le contenant. Le contenu, lui, était loin d’être aussi parfait, car fait de chair et d’os! Si j’ai une unique sage leçon à retenir de cette expérience, elle se résumerait en 16 mots : tous les politiciens du monde se ressemblent en vertu d’une espèce de tics impolitiques universels. Petits arrangements entre amis des circonstances, lobbyisme, s’opposer pour s’opposer… lorsqu’on est familier des coulisses de ce grand théâtre où se jouent parfois quelques navets, le constat saute aux yeux.

Pas étonnant que, pour adouber tout cela, ce sont les mains encore innocentes des enfants qui sont en charge de faire circuler les dossiers entre les acteurs. C’est là une autre curiosité de l’Assemblée législative de l’Ontario, chaque année, 150 élèves de 8e année, appelés des pages, sont choisis pour livrer les documents clés aux greffiers et/ou au président et aux députés lors des sessions de l’Assemblée législative.

Crédit image : Imprimeur du Roi pour l’Ontario, 2025

Toutefois, il faut rendre à la reine ce qui appartient à la reine, car il serait incorrect, voire idiot, d’en faire une généralité. Plus que cela, d’après mon vécu, le Parlement ontarien est plutôt efficace et réactif quant à voter des lois pour rectifier le tir ou améliorer les conditions de vie des citoyens ontariens, y compris des plus poilus d’entre eux. C’est le cas du projet de loi 240, dont j’ai assisté bouche bée au dépôt et qui interdit le dégriffage des chats, et ce dans le cadre de la Loi sur les services provinciaux visant le bien-être des animaux. Moi, qui viens d’un pays où les chats d’égout, parfois borgnes, parfois boiteux, parfois les deux, pullulent dans les rues, cela m’avait fait un choc légitime.

Oups! Il se fait tard. Sur ce, je cours au bureau de vote le plus proche avant qu’il ne ferme, car aujourd’hui c’est le jour des élections provinciales. Ce n’est pas un poisson d’avril pressé : cette fois, je compte bien apporter ma petite pierre à l’édifice démocratique, aussi insignifiante soit-elle! Oui, oui, je viens de changer d’avis en direct sur cette chronique!

Pour la première fois de mon anodine existence, je vais goûter au plaisir de glisser un bulletin dans une urne (enfin, si l’opération se passe toujours de la sorte), car, en ces bas temps qui courent, l’avenir de l’immigrant, de l’étranger que je suis, est plus incertain que jamais. Après tout, comme chanterait l’Ivoirien Alpha Blondy : « Seuls les imbéciles ne changent pas », n’est-ce pas?

À bon entendeur, salamoualikoum (que la paix soit sur vous).