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Nathalie Larocque et Page Chartrand

Portrait d’une jeunesse franco-autochtone en mal de représentation

Temps de lecture : 5 minutes

SUDBURY/NORTH BAY – Les jeunes autochtones sont majoritairement à l’aise avec leur identité selon une étude de Statistique Canada, publiée en 2021. Mais qu’en est-il du milieu dans lequel ils évoluent ? De récentes recherches indiquent que dans leurs études ou sur le marché de l’emploi, la jeunesse autochtone subit encore un écart considérable avec les non-autochtones. La stigmatisation et l’absence de représentation sont souvent mises en cause. Au sein des universités, les étudiants observent un manque de représentation pourtant nécessaire au fondement de leur identité.

Bien qu’il soit souvent question d’art, comme un outil d’expression et de représentation pour les communautés autochtones, ce n’est pas l’unique solution. Les peuples autochtones se sont souvent fait attribuer le rôle de peuples artistiques, aux multiples talents. Même si ce stéréotype conserve une part de réalité, la culture autochtone relève d’éléments plus complexes. Comment être représenté quand la richesse et la diversité de ces peuples sont des murmures à peine audibles ?

Il est évident que l’apprentissage de la culture autochtone par des allochtones fait partie du processus. Mais ce qu’on appelle culture, ici, s’inscrit dans un plus large processus d’identification et de représentation au sein de l’espace public. Ce qui nous intéresse, c’est comment le système universitaire, par exemple, participe à la représentation de ses étudiants autochtones ?

Cette jeunesse se retrouve aujourd’hui dans une ambivalence identitaire, non pas bidimensionnelle – franco-ontarienne d’un côté et autochtone de l’autre – mais est en fait plurielle.

L’importance de l’identité autochtone

L’art est une des façons de représenter l’identité autochtone, mais pour Page Chartrand, étudiante en études autochtones à l’Université Nipissing, « l’art est une manière de s’exprimer, mais ce n’est pas tout. Il ne faut pas nous réduire à une culture purement artistique. Nous ne sommes pas là juste pour divertir ».

La jeune fille de 21 ans, issue de la Nation Algonquin est une artiste déjà complète. « Je fais de la peinture et des murales, du perlage, du chant au tambour, de la danse au pow-wow, du dessin et de la couture. »

Lot de créations autochtones
Plusieurs créations traditionnelles autochtones par Page Chartrand. Gracieuseté

Page Chartrand raconte qu’elle n’est pas seulement une artiste et que son identité est plus complexe que ça. Pour elle, il est difficile d’être représentée dans la société : « Je dois piocher dans plein de représentations pour me reconnaître et ce n’est jamais satisfaisant. Je suis femme, francophone, autochtone, queer… Et toutes ses façons d’être ne sont même pas acceptées dans notre société normalisée blanche et à majorité anglophone. »

« Mon identité c’est ma culture, j’y suis attachée » – Nathalie Larocque

Nathalie Larocque est Franco-Ontarienne et Métisse. Étudiante en 3e année à l’Université Laurentienne, elle étudie la psychologie et le travail social autochtone.

« Mon identité c’est ma culture, j’y suis attachée. C’est sûr qu’on manque de représentation, mais je suis entourée d’amis qui s’intéressent à ma culture et à mes pratiques, ils demandent à participer. »

Pour la jeune fille originaire de Sturgeon Falls, l’Université Laurentienne offre des opportunités pour les autochtones. « Je pense qu’il y a des outils pour que la jeunesse autochtone puisse s’exprimer aujourd’hui. À la Laurentienne avec le centre d’étude pour étudiants autochtones et le cercle des étudiants autochtones, on touche à la représentation dont on a besoin. On y fait des workshops pour apprendre certaines pratiques culturelles et ce qui inclut l’art. »

Université Laurentienne. Crédit image : Rudy Chabannes

Et d’ajouter : « On offre aussi des ressources et des outils pour que les jeunes autochtones aient des réponses à leur question. Je peux définitivement dire qu’il y a de l’entraide. »

Nathalie Larocque se réjouit des opportunités qui existent dans son institution. « J’ai rencontré de jeunes étudiants qui ont réalisé qu’ils étaient autochtones, il n’y a pas très longtemps. Ils ne savaient pas nécessairement par où commencer, et ça remet en question leur identité. Moi, ça me fait plaisir de les aider à se découvrir. Il faut bien commencer quelque part et avec les ressources à notre disposition. »

Pour la jeune métisse, le système s’améliore et les gens aussi. Elle considère avoir une chance de pouvoir étudier à l’université, et d’avoir accès à des connaissances qu’elle n’aurait pas découvertes autrement. Tout comme Page Chartrand qui se dit très heureuse d’apprendre, mais nuance en disant : « Je trouve ça désolant d’avoir à payer pour des choses qu’on aurait dû savoir dès l’enfance, et on n’a pas pu, parce qu’on nous a volé ses connaissances. »

Un système universitaire par et pour les privilégiés ?

Il n’empêche que le système universitaire n’est pas totalement adapté aux besoins des jeunes autochtones, d’après les deux étudiantes.

« On est constamment dans la découverte de notre culture », explique Nathalie Larocque. « Il ne faut pas avoir peur d’aller à sa découverte, et ce, par tous les moyens ». D’après Statistique Canada, « afin de favoriser l’identité culturelle, il est essentiel de laisser les communautés autochtones développer des solutions qu’ils jugent pertinentes ».

Selon Nathalie Larocque, même si les jeunes non-autochtones sont de plus en plus ouverts, il reste toujours quelques personnes qui vont les juger et les critiquer. « On nous reproche nos soi-disant avantages. C’est parce ces étudiants ne se font pas leur propre avis et écoutent de vieux préjugés encore présents. »

« Ils ne réalisent pas que là où ils sont assis, c’étaient nos territoires » juge-t-elle. « Aujourd’hui on a que quelques spots à travers le pays et ils sont très souvent éloignés ».

Pour Page Chartrand, « être étudiant autochtone dans une université qui n’est pas autochtone, c’est difficile et les services offerts son toujours moindre que les services pour les autres ». Elle explique avoir quitté la Laurentienne pour aller à Nipissing, car ses programmes universitaires ont été coupés.

L’étudiante a travaillé dur pour améliorer la représentation des Franco-Autochtones à l’Université Laurentienne. « J’étais présidente de l’Association des étudiants autochtones, représentante autochtone de l’Association des étudiants francophones, représentante autochtone au Sénat des étudiants, et représentante étudiante autochtone au sous-comité du Sénat pour la révision du contenu autochtone. »

Page Chartrand est étudiante
Page Chartrand. Gracieuseté

En plus d’aider le Comité de droit dans les Affaires autochtones, Page faisait également partie du sous-comité diversité, équité et inclusion pour le Sénat.

Elle reprend : « Si je ne le faisais pas, personne ne le faisait et l’Université en demandait toujours plus de nous ».

L’université est censée être un milieu inclusif et ouvert au débat. Ce que regrette Page Chartrand, c’est que le message ne soit pas clair : « Présentement, nous survivons. Le milieu dans lequel nous évoluons nous demande de faire le travail à la place des personnes qui sont censées le faire. »

« On doit décider si on veut encore tolérer des établissements non autochtones, tolérer des violences qui sont toujours présentes dans les institutions, tout en espérant graduer et ramener ces informations à nos communautés. »

« Quand j’ai un professeur raciste, violent avec moi ou insensible face à nos traumatismes, c’est très dur » – Page Chartrand

Elle se dit pourtant extrêmement reconnaissante d’apprendre des choses qu’elle n’aurait pas pu découvrir par elle-même. Pourtant, elle se demande si la stigmatisation présente en vaut le coup. « Quand j’ai un professeur raciste, violent avec moi ou insensible face à nos traumatismes, c’est très dur. On veut aller plus loin et apprendre des connaissances non autochtones pour améliorer nos vies, mais souffrir dans cet environnement, c’est dur. »

Elle explique qu’il y a de nombreux privilèges dans les institutions universitaires. Pour elle, les besoins de la jeunesse autochtone sont au second plan des préoccupations.

Nathalie Larocque dit même qu’il n’est pas rare que des professeurs partagent de fausses informations. « Je leur indique quand c’est faux pourtant, on me répond que dans les livres, c’est écrit de la sorte, sauf que c’est ma culture, je sais de quoi je parle. »

Les deux étudiantes pensent travailler dans le système scolaire plus tard. Une façon de modifier la sous-représentation des jeunes autochtones en milieu universitaire. Une façon aussi de renverser les préjugés et de permettre à plus de jeunes autochtones d’accéder à des diplômes et ainsi peut-être avoir plus d’universités par et pour les autochtones. Pour l’instant, il existe neuf établissements autochtones en Ontario reconnus au sens de la Loi de 2017 sur les établissements autochtones.

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