Montage photos de défilé de la Saint-Jean-Baptiste à Sudbury, 1955, Archives privées de Jeannine Larcher-Lalande, Sudbury.
Chroniques

Qui célèbre-t-on à la Saint-Jean-Baptiste?

Montage photos de défilé de la Saint-Jean-Baptiste à Sudbury, 1955, Archives privées de Jeannine Larcher-Lalande, Sudbury.

Chaque semaine, ONFR explore une facette de notre société à travers différentes chroniques. Politique ontarienne, histoire et littérature francophone, regards autochtones et jeunesse.

[CHRONIQUE]

J’avais 10 ans, le 30 octobre 1995. Comme d’autres résidents des communautés francophones hors Québec, le référendum sur l’indépendance suscitait beaucoup d’inquiétudes. Dans ma tête de garçon en 5e année, je peinais à croire que l’on pourrait continuer d’apprendre en français si on ne partageait plus un pays avec le Québec. Je n’ai aucun souvenir d’avoir ressenti de la colère ou d’avoir eu quelconque ressentiment envers les Québécois.

Au contraire, j’avais plutôt une fascination pour le monde qui était représenté à la télévision de Radio-Canada, que ce soit par son émission culte La Petite Vie, ou bien Québec et Mont-Tremblant, que j’ai visités quelques années plus tard, où les affiches et les menus de restaurant étaient en français. J’avais plutôt l’impression qu’on ne connaissait pas les Franco-Ontariens, et que tous gagneraient à mieux se connaître. Trente ans plus tard, ce moment semble toujours marquer mes intérêts de recherche.

C’est ce prétexte que j’ai choisi pour écrire quelques lignes sur la Saint-Jean, cette fête du solstice d’été que célébraient les païens avec des grands feux. Choisi comme saint patron des Canadiens français au début du 19e siècle, Jean Baptiste est fêté le 24 juin. Des décennies 1840 à 1960, une « intention nationale » anime les Canadiens français au Québec et dans les localités où ils s’installent, au Canada et en Nouvelle-Angleterre, généralement pour saisir des occasions de mobilité socioéconomique. Même en émigrant vers des lieux anglo-dominants, les Canadiens français soutiennent un développement institutionnel, au départ sous l’égide de l’Église catholique, et plus tard en parallèle à celle-ci, en vue de prolonger une expérience culturelle, historique, mémorielle et linguistique, ancrée dans la vallée du fleuve Saint-Laurent.

Dans ces communautés d’expression française, des sections de la Société Saint-Jean-Baptiste (SSJB) sont établies pour promouvoir le « bon parler français ». Dans les années 1930 et 1940, on y lance des émissions en français à la radio locale « pour redonner à notre jeunesse la fierté de [sa langue], la fierté à un tel point qu’ils perdront la gêne de ne vouloir pas s’en servir dans les endroits publics » (L’Ami du peuple, 8 juin 1962). La SSJB coordonne aussi – et surtout – les festivités annuelles du 24 juin. Elles comprennent des loisirs – dont les courses en brouette, les matchs de lutte et les parties de balle. Le tout culmine autour du défilé, tenu dans les rues principales de la localité, de voitures de pompiers, de chars allégoriques commandités par des commerçants et comprenant des gens costumés en « héros » de la Nouvelle-France et du Canada français. « Dans notre région relativement neuve », affirme la section de la SSJB de Sudbury, « les Canadiens français semblent vouloir se donner depuis quelques années, une orientation plus sure et plus efficace pour la sauvegarde de leurs droits et l’épanouissement normal de leurs aspirations nationales » (L’Ami du peuple, 18 juin 1942).

Les crises scolaires, pendant lesquelles des gouvernements ont interdit l’enseignement en français, renouvellent la solidarité canadienne-française jusqu’aux années 1940. Le développement de l’État-providence, des décennies 1950 à 1970, tend à rapatrier des écoles et des hôpitaux franco-catholiques dans le giron des gouvernements provinciaux et à fragmenter les identités francophones. Le Canada français entreprend alors une « rupture », une « métamorphose » ou un « démantèlement », selon les expressions variées utilisées par les historiens pour décrire l’évolution de la nationalité pendant la Révolution tranquille. La tendance, des décennies 1980 à 2000, en est à l’élaboration de projets politiques francophones parallèles, entre un Québec, qui élargit ses compétences législatives, et des collectivités politiques franco-canadiennes, où le réseau institutionnel se solidifie et les taux d’assimilation augmentent.

Dans les années 1990, les écoles primaires Saint-Joseph et Sainte-Thérèse que je fréquentais organisaient une « fête champêtre » en juin. D’autres localités tenaient des « franco-fêtes », mais on ne nommait plus ceux que l’on fêtait, comme si la francophonie pouvait être extirpée de son contenu mémoriel, identitaire et culturel. Le Québec avait sa « fête nationale » depuis le 24 juin 1977, et les Franco-Canadiens semblaient hériter des restes de table d’une nationalité et d’un saint patron essentiellement largués aux oubliettes.

Dans les vingt dernières années, on semble se reconnecter sur l’idée selon laquelle le 24 juin serait la fête commune aux francophones du Canada, l’expression « la Saint-Jean » ayant retrouvé ses lettres de noblesse dans les milieux minoritaires, et même employée en alternance au Québec. Car quelque part, ces collectivités appartiennent à une « petite société » qui manifeste une « ambition » politique (Joseph Yvon Thériault, 1994), même si ce « désir de pouvoir » (Rémi Léger, 2014) est fortement contraint par les structures politiques et culturelles du milieu anglo-dominant dans les autres provinces.

Je me sens plus à l’aise dans cette représentation des collectivités francophones, qui renoue des liens entre Québécois et Francos dans leurs joies et leurs défis partagés. Même si je n’ai aucune hésitation à m’identifier comme Franco-Ontarien, d’abord et avant tout, je reconnais la force de la dualité nationale et de la culture canadienne-française comme étant nécessaires pour sortir les francophones de l’Ontario de la marginalité qu’ils peuvent ressentir, de temps en temps. À mon avis, l’histoire de cette « petite société » est tout aussi intéressante et légitime que celle des « grandes nations ». Et c’est ce qui me semble pertinent à rappeler le 24 juin.

Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR et de TFO.