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Recensement : « Le Canada, seul pays au monde qui pose autant de questions sur la langue » selon un statisticien

Temps de lecture : 3 minutes

[ENTREVUE EXPRESS]

QUI :

Jean-Pierre Corbeil est directeur adjoint, Diversité et statistique socioculturelle, à Statistique Canada.

LE CONTEXTE :

Des millions de Canadiens sont appelés à remplir leur formulaire de recensement et le renvoyer avant le 11 mai.

L’ENJEU :

L’ajout de plusieurs questions d’ordre linguistique, cette année, permettra d’obtenir un portrait plus précis des ayant droits, propre à influencer des décisions futures liées aux droits des minorités.

« Les nouvelles questions sur la langue sont-elles un moyen de mieux dénombrer les francophones au pays ?

Pas nécessairement, dans la mesure où on avait déjà plusieurs questions existantes dans le recensement qui le permettaient déjà. Elles ont été ajoutées, tant dans le questionnaire court que dans le questionnaire long, pour mieux dénombrer les enfants d’ayants droit en vertu de l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés. Ces trois questions qui ont été ajoutées portent spécifiquement sur le Canada hors Québec et la communauté de langue anglaise au Québec.

En quoi sont-elles essentielles ?

Avec la diversification de la population de langue française, on sait que non seulement le portrait de cette population s’est profondément transformé, mais aussi qu’il y a de plus en plus de jeunes qui, sans avoir le français comme langue maternelle, fréquentent une école de la minorité de langue officielle, ou leurs parents ont été scolarisés en français au Canada, sans nécessairement avoir le français comme langue maternelle. Il était très difficile jusqu’à maintenant d’avoir en fait un nombre relativement précis d’enfants dont les parents avaient le droit de les envoyer dans une école de langue française à l’extérieur du Québec, ou une école de langue anglaise au Québec. 

Est-ce que les enfants des anglophones qui sont allés à l’école d’immersion sont ou seront des ayants droit pour fréquenter l’école française à l’extérieur du Québec ?

Non, parce que le critère de la fréquentation des programmes d’immersion n’est pas considéré dans le cadre de l’application de Charte. Les trois critères qu’on retrouve dans la Charte canadienne des droits et libertés, l’article 23, c’est dans le premier cas tous les citoyens canadiens qui ont le français comme langue maternelle, donc apprise
en premier lieu à la maison dans l’enfance, ensuite les citoyens canadiens qui ont reçu leur instruction au niveau primaire dans la langue officielle minoritaire, et enfin si un enfant va à l’école dans la langue de la minorité, cela donne le droit aux autres frères et sœurs du ménage de fréquenter l’école dans la langue de la minorité. Donc ces trois critères-là sont pris en considération. 

Avec l’ajout de ces questions, qu’allez-vous pouvoir mesurer désormais ?

Ce n’est pas suffisant d’avoir seulement le nombre d’enfants qui sont susceptibles de fréquenter une école de la minorité, puisque la jurisprudence a bien établi le fait que ce n’est pas le nombre actuel d’enfants qui sont inscrits dans une école de langue française qui est suffisant. Ce n’est pas non plus le nombre maximal qui sera fourni dans le cadre d’un recensement. Mais c’est le nombre qui se situe entre les deux et qui porte sur les intentions des parents d’inscrire leurs enfants dans une école de la minorité.

Comment a évolué l’importance de la question linguistique dans le recensement au Canada ?

Le Canada est certainement le seul pays au monde qui pose autant de questions sur la langue dans le cadre d’un recensement. Jusqu’en 2011, il n’y avait qu’une seule question dans le questionnaire abrégé qui portait sur la langue. En l’espace de dix ans, on a ajouté au questionnaire abrégé des questions sur la connaissance de la langue officielle et sur les langues parlées à la maison. Et en 2021, on ajoute cinq autres questions qui portent sur la langue d’instruction, le type de programme. Et dans le questionnaire détaillé, jusqu’en 2011 on avait quatre questions. Maintenant on en a 12. C’est quand même assez considérable.

Quelles autres questions retrouve-t-on ?

Il y a toujours les mêmes questions sur la première langue apprise à la maison dans l’enfance, et il y a toujours les mêmes questions sur la langue parlée le plus souvent à la maison et les autres langues parlées régulièrement à la maison. Il y a toujours une question sur les langues utilisées au travail, sur la connaissance du français et de l’anglais. Il y a même une question sur la connaissance des autres langues que le français ou l’anglais, qui est particulièrement pertinente dans le cas des langues autochtones par exemple.

Le recensement sera-t-il à lui seul suffisant pour obtenir le portrait statistique que vous cherchez à établir  ?

Une nouvelle enquête menée en 2022, l’Enquête sur la population de langue officielle en situation minoritaire, sera liée au recensement de la population. On va intégrer les deux sources d’information pour développer ce qu’on appelle un écosystème de données sur les enfants d’ayants droit. Non seulement on aura de l’information sur les enfants présentement inscrits, sur le nombre maximal d’enfants, mais aussi sur les parents qui comptent se prévaloir de leur droit d’envoyer leur enfant dans une école de la minorité. Donc je pense qu’on aura accès à un écosystème de données très riche justement qui sera extrêmement utile pour les communautés de langues officielles, surtout pour répondre aux besoins de meilleurs services et d’infrastructures dans le domaine de l’éducation. »

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