Unilinguisme dans la science: «On est allé trop loin dans ce mouvement-là» – Dr Quirion

Dr Rémi Quirion, scientifique en chef du Québec
Le Dr Rémi Quirion, scientifique en chef du Québec, était l'invité de l'UOF. Crédit image: Soufiane Chakkouche

[ENTREVUE EXPRESS]

QUI:

Président mondial de la plateforme collaborative International Network for Government Science Advice (INGSA), le Dr Rémi Quirion est le scientifique en chef du Québec, en plus d’être conseiller du ministre de l’Économie et de l’innovation dans cette même province.

LE CONTEXTE:

Les nations francophones n’ont pas brillé par leur apport scientifique durant la pandémie. Aucune n’a produit de vaccin contre la COVID-19, tandis que le Canada vient tout juste d’annoncer un vaccin de fabrication locale et à base de plantes.

L’ENJEU:

La création d’ici la fin de l’année d’un réseau francophone mondial en conseil scientifique pourrait relancer l’importance de la science en français, croit son instigateur, le Dr Quirion, invité mercredi à l’Université de l’Ontario français (UOF) pour en parler.

«Pourquoi vouloir créer un réseau francophone en conseil scientifique mondial maintenant? Y a-t-il des constats faits durant la pandémie qui vous ont poussé à le faire?

On avait déjà commencé à bâtir une capacité dans des pays francophones en organisant des ateliers avant la pandémie, mais quand celle-ci est arrivée, j’ai réalisé davantage à quel point c’était important. Pendant la crise, il y avait des liens entre les pays anglo-saxons qui organisaient régulièrement des discussions et des échanges pour essayer de comprendre ce nouveau virus, comme le faisait aussi l’UNESCO, d’ailleurs. Mais dans le monde francophone, il n’y avait rien.

L’objectif c’était d’être capable d’échanger dans l’urgence, et pour cela j’ai réalisé qu’il faut tenir compte davantage de l’aspect des cultures et des langues en matière de conseil scientifique. Les francophones ont moins cette tradition. Il n’est pas rare, par exemple, d’être invité à un événement scientifique en France où la majorité des participants sont francophones, mais qui se déroule en anglais. Peut-être que, finalement, on est allé trop loin dans ce mouvement-là.

90 % des publications scientifiques dans le monde sont en anglais. Ce projet de réseau francophone mondial n’est-il pas un combat perdu d’avance?

La langue internationale de la science est l’anglais et les congrès partout dans le monde sont en anglais. Ce projet de réseau francophone en conseil scientifique n’a pas pour vocation de renverser cela, mais on veut valoriser davantage le fait d’être capable de parler notre langue en conseil scientifique.           

La pandémie n’a-t-elle pas mis à nu les carences des pays francophones en matière de conseil et de recherches scientifiques, notamment l’incapacité à fabriquer un vaccin contre la COVID-19?

C’est vrai et on peut dire que ce sont les conséquences du fait qu’on a finalement désinvesti beaucoup dans l’activité vaccinale, y compris au Canada. Pendant ce temps, l’industrie pharmaceutique s’est réorganisée depuis une vingtaine d’années en se centralisant dans quelques régions du monde. On pensait qu’on avait plus besoin de ce genre de produits et qu’il suffisait de passer commande à la Chine ou à l’Inde lorsqu’on en aura besoin et eux vont les produire pour nous. Puis on s’est rendu compte que ça ne marchait pas comme ça. Mais maintenant, au Canada comme en France, on est en train de rebâtir une approche plus traditionnelle de production de vaccins pour être prêt pour la prochaine pandémie, je ne l’espère pas, mais il y en aura probablement d’autres.      

Quels sont les objectifs à moyen et à long termes de ce réseau francophone?

À moyen terme, c’est vraiment d’être capable d’échanger sur les meilleures pratiques entre les différents pays francophones de la planète. On devrait également être capable de démarrer des programmes de formation pour augmenter les capacités en conseil scientifique parce qu’on n’en a pas suffisamment dans le monde francophone, c’est valable aussi pour le Canada. Aussi, on aimerait établir les bases d’une diplomatie scientifique. Quant au long terme, il consiste à adapter le conseil scientifique à la culture et à la langue pour qu’il soit plus digeste pour les hauts fonctionnaires, parce que les façons de travailler de ces derniers sont différentes selon les pays.   

Vous avez dit lors de votre intervention à l’Université de l’Ontario français (UOF) que c’était la première fois que vous donniez une conférence à Toronto en français. Pourquoi? Est-ce que les organismes franco-ontariens ne vous invitent pas?

(Rires). Je suis venu plusieurs fois ici pour collaborer avec des universités ontariennes, mais, encore une fois, la majorité de la communication en science se fait en anglais. En tant que scientifique en chef, si je donne une conférence en français à l’Université de Toronto, je ne suis pas certain d’avoir beaucoup de participation.»