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Robert Marinier : l’importance du théâtre de chez nous

Temps de lecture : 7 minutes

 [LA RENCONTRE D’ONFR+]

Dès son adolescence dans les années 1970, Robert Marinier est happé par la naissance d’une scène culturelle franco-ontarienne. Désormais, il faut créer des œuvres qui nous ressemblent. Cinq décennies plus tard, il fait partie des créateurs majeurs de l’Ontario francophone. Nous l’avons rencontré pour parler de son parcours et de sa plus récente pièce, Un conte de l’apocalypse, dont le texte a été publié en novembre aux éditions Prise de parole.

« En lisant Un conte de l’apocalypse, on se demande quel est le thème principal. L’environnement, les codes du théâtre ou l’aveuglement volontaire ?

C’est l’aveuglement volontaire. Les dangers des changements climatiques, on y pense depuis les années 70, mais on en parle très peu au théâtre. Je voulais parler de ça, mais aussi du fait qu’on n’en parle pas.

Quand j’ai commencé, je ne sais pas si je m’en suis rendu compte à l’époque, mais j’ai reçu le fait que faire du théâtre en français en Ontario, c’est un acte politique. Je me suis demandé pourquoi on ne parle pas d’environnement. Une des raisons, c’est que c’est difficile d’un point de vue dramatique. Si tu y crois, tu es bon. Si tu n’y crois pas ou que tu agis contre, tu es méchant.

Pour parler d’un sujet comme ça, le meilleur style est le théâtre épique, qui est basé sur des enjeux sociaux et non psychologiques. Il y a un principe qu’on appelle la distanciation. C’est un phénomène qui ne fonctionne pas, dans lequel on demande à l’auditoire de ne pas s’impliquer dans l’histoire. Restez à l’extérieur et jugez les personnages pour leurs gestes sociaux. Dans Un conte de l’apocalypse, on est toujours en train de sortir les gens de l’histoire.

Source : Éditions Prise de parole

Ça faisait longtemps que vous pensiez à faire un personnage qui brise constamment le quatrième mur. Qu’est-ce qui a fait que le concept a collé à cette pièce-là ?

À la genèse du projet, j’avais pensé au théâtre épique, à l’histoire d’un père et d’un fils… L’idée d’une personne qui sait qu’elle est dans une pièce de théâtre me revenait sans cesse. Je me suis dit qu’il y avait une belle métaphore.

Dans un balado du Théâtre français du Centre national des arts (CNA,) l’acteur principal, Roch Castonguay, a affirmé que c’était le texte le plus difficile qu’il avait eu à jouer. Qu’en pensez-vous ?

C’est sûr que le théâtre épique demande un style particulier. Je peux comprendre parce qu’en plus, le personnage principal entre sur scène au début, et il ne la quitte pas deux secondes.

Le rôle principal est un marathon.

Oui, et ça devrait être un marathon pour tout le monde. On a monté la pièce avec des étudiants qui ont renfloué la distribution. Mais ça a été conçu pour six ou sept acteurs. C’est le genre de théâtre que j’aime, très dénudé, très ouvert. On n’essaie pas de faire croire qu’on est dans la réalité.

Parmi vos propres pièces, laquelle vous a marqué le plus ?

J’ai bien aimé L’insomnie. Je jouais seul une quinzaine de personnages. J’ai aimé créer et jouer dans cet univers avec toute son absurdité.

Source : Éditions Prise de parole.

Quand vous étiez étudiant, vous avez vu Moé, j’viens du Nord, stie ! Quel a été l’impact de cette pièce sur vous ?

J’étais au secondaire, en beaux-arts. Je faisais un peu de théâtre. On avait monté Zone de Marcel Dubé. Ce n’était pas très bon. Je jouais un policier d’environ 40 ans alors que j’en avais 15 ou 16.

Notre prof était Hélène Gravelle, une personne importante du théâtre franco-ontarien. Elle connaissait la gang de l’université Laurentienne, qui allait fonder plus tard le Théâtre du Nouvel-Ontario. Elle a dit : il faut que vous alliez voir ce spectacle.

On est à Sudbury au début des années 70. Il y a une pièce qui n’est pas un Molière, qui a été écrite par des gens de la place, et qui parle des enjeux des gens de la place. Et entre les scènes, il y avait Bob Paquette. Avant d’être le chansonnier qu’on connaît, Robert Paquette était le guitariste du plus gros groupe rock en ville, Marketville Riot.

C’était l’histoire d’un fils de mineur, comme moi. Il aspire à de plus grandes choses, mais sa blonde tombe enceinte, etc. Après ça, c’était entendu qu’on ne pouvait plus jouer les pièces des autres.

Robert Marinier sur sa carte étudiante de l’École nationale de théâtre, autour de 1975. Gracieuseté.

Deux filles de l’école, Linda Sorgini et Nicole Beauchamp, ont écrit Le jeu des cartes. On l’a jouée et on a gagné le festival Sears (festival de théâtre étudiant débuté en Ontario en 1946, maintenant le DramaFest de l’École nationale de théâtre.) C’est là qu’on a vu l’importance politique. Les francophones avaient gagné.

Vous avez souvent collaboré avec le Théâtre du Nouvel-Ontario (TNO,) qui fête ses 50 ans. Quelle est son importance ?

Chaque fois qu’on a une activité culturelle, on marque notre territoire. On est une minorité, mais une minorité fondatrice et une culture vivante et moderne. Pour moi, Sudbury c’est ça, un des points culturels francophones dans la province.

Sentez-vous que vous-même avez un impact sur la culture francophone ?

Non. Je ne sais pas. Je n’ai pas besoin de penser qu’il faudrait que je parle d’affaires franco-ontariennes. Je suis franco-ontarien. Je fais du théâtre. C’est donc du théâtre franco-ontarien.

Mes pièces ne sont placées nulle part, sauf peut-être dans Un conte de l’apocalypse où on parle un peu d’Ottawa. Si j’ai eu de l’influence, c’est plus parce que mon intérêt a toujours été la relation avec l’auditoire. Tu as acheté un billet pour les montagnes russes, alors j’essaie de te faire faire un tour. Tu ne quitteras jamais ton siège, mais je vais t’amener quelque part. Je ne vais pas te raconter ce que les montagnes russes auraient pu faire. Je veux t’embarquer.

Vous avez reçu plusieurs prix, dont celui du Nouvel-Ontario en 2017, pour votre contribution aux arts et à la culture franco-ontariens. Qu’est-ce que cette reconnaissance signifie ?

C’est le fun d’être reconnu par les gens que tu as essayé de divertir pendant plusieurs années, mais je n’ai jamais été à la course aux prix. Une salle pleine m’amène une satisfaction beaucoup plus grande. J’apprécie qu’on me l’ait donné, mais ça n’a jamais été mon but.

Comment votre écriture a-t-elle évolué avec la société ?

Quand j’ai commencé, il suffisait de faire du théâtre en français. L’époque où Robert Bellefeuille était à la tête du Théâtre de la vieille 17 a été bien importante pour moi.

Archives, année inconnue. Crédit image : André Pilon

La Nouvelle Scène, à Ottawa, était auparavant l’atelier, géré par le CNA. Les Anglais et les Français se partageaient ce petit théâtre. Pour les francophones, les quatre compagnies de la région y montaient leurs spectacles avec l’appui du CNA. J’ai beaucoup travaillé là, avec les anglophones aussi, souvent comme dramaturge.

En quoi consiste votre rôle de conseiller dramaturgique ?

Je guide les gens. Je leur donne des impressions, des trucs techniques. Je suis comme un mécanicien. Je soupçonne qu’il y a des conseillers en dramaturgie qui sont là pour aider l’auteur à sortir son contenu. Moi, je ne me mêle pas de la création.

Moi-même, quand j’écris, je vais me chercher un conseiller dramaturgique. J’aime travailler à deux, parce que tu te corriges tout de suite.

Vous avez écrit pendant longtemps les textes de présentation de la fête du Canada, sur la colline du Parlement. Comment ça fonctionne ?

Tu es une toute petite partie d’une énorme machine. Tu ne contrôles rien. On te demande par exemple de remplir une minute ici pour changer le décor. Alors il faut que tu fasses parler le monde pendant une minute. Et comme de raison, tu écris, ça passe dans les mains de tout le monde, c’est approuvé. Et quand tu approches du premier juillet, on fait rentrer les animateurs et là tu réécris tout (Rires).

Vous avez travaillé à la venue de Bono et The Edge pour Canada 150. Comment ça s’est passé ?

On était des pions. On écrivait les textes, mais on ne contrôlait pas le télésouffleur. À un moment donné, Bono voulait changer son discours. La femme qui s’occupait du télésouffleur ne pouvait pas télécharger le nouveau texte pendant que la machine fonctionnait pour les animatrices, Sandra Oh et Mitsou.

Heureusement, Luc (Thériault) et moi, on avait fait une liste de sujets dont on pouvait parler si quelque chose allait mal. On a fait signe aux deux filles d’improviser le temps qu’on apporte le nouveau texte de Bono. Je le raconte et c’est tellement niaiseux, mais ça a été stressant !

Crédit image : Richard Desmarais

En 2005, à TFO, vous avez affirmé que vous n’aimiez pas écrire. Quel est votre rapport à l’écriture aujourd’hui ?

Les écrivains s’assoient et écrivent tous les jours. Moi, je suis un gars de théâtre, je crée debout. Je ne suis pas intéressé à écrire, je suis intéressé à créer. C’est sûr que l’écriture est un processus de création en soi. Mais moi, j’écris très mal. Je sais écrire du dialogue, je sais comment raconter une histoire, mais ne me demande pas une description ou une lettre.

Vous avez participé à plusieurs séries, par l’écriture ou le jeu. Quelle est l’importance d’avoir de la télé tournée en Ontario ?

Comme pour le théâtre, on veut raconter nos histoires, montrer qu’on a une culture vivante. C’est aussi la chance de communiquer avec les gens. Avec Météo+, on rejoignait beaucoup plus de monde que si on avait fait une pièce de théâtre pendant un mois. La télévision est le médium par excellence.

Mon problème, c’est que j’aime écrire pour le théâtre, que je trouve beaucoup plus libre. La télévision a beaucoup de restrictions. On n’y veut jamais rien de trop nouveau. Il y a tellement d’argent d’impliqué que c’est un entonnoir. Il y a beaucoup de projets considérés et seulement quelques-uns qui passent.

Tout ce que tu écris doit entrer dans le cadre de l’écran. Ça influence encore plus quand tu n’as pas trop d’argent. Tu te retrouves dans des décors quotidiens, donc tu reviens sur des thématiques connues. Au théâtre, tu peux être n’importe où.

Quels sont vos projets actuels ?

Je travaille pour la télévision ! (Rires) J’ai un projet avec Luc Thériault. Ça fait longtemps qu’on travaille ensemble. On a appris à lancer et rejeter des idées sans que personne ne se blesse. On est en développement. Ne me demande pas la prémisse, je ne te la dirai pas ! »


LES DATES-CLÉS DE ROBERT MARINIER :

1954  : Naissance à Sudbury.

1972 : Création de la pièce Le jeu des cartes, avec laquelle son groupe remporte le festival Sears.

1973 : Graduation de l’école Macdonald-Cartier, endroit où il a découvert le théâtre.

1981 : Publication de sa pièce La tante aux éditions Prise de parole.

1998  : Finaliste aux prix littéraires du gouverneur général grâce à L’insomnie.

2008 : Première de Météo+, qu’il coécrit avec Luc Thériault et qui durera quatre saisons sur les ondes de TFO.

2021  : Publication de la pièce Un conte de l’apocalypse aux éditions Prise de parole

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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