Le public pourra (re)découvrir les talents de Roger Dallaire lors du festival KDays, à Edmonton en juillet prochain. Photo : Rudy Chabannes/ONFR
Rencontres

Roger Dallaire, conteur intarissable de l’Ouest canadien

Le public pourra (re)découvrir les talents de Roger Dallaire lors du festival KDays, à Edmonton en juillet prochain. Photo : Rudy Chabannes/ONFR

ST. VINCENT, ALBERTA – Quand il commence, on ne l’arrête plus et on ne décroche plus! Brassant imaginaire, folklore et humour, Roger Dallaire embarque son auditoire dans de captivantes histoires qui ont pour toile de fond les traditions francophones. Tout un art pour ce Franco-Albertain qui a pris son envol théâtral il y a 30 ans à Toronto.

« Qu’est-ce qu’un bon conteur, selon vous?

Un bon raconteux, ce n’est pas quelqu’un qui répète. C’est quelqu’un qui observe, qui écoute, qui s’intéresse aux autres, plus qu’à lui-même. C’est surtout une façon de voir le monde. Même une petite scène du quotidien devient une histoire! Si tu me demandes ce que j’ai fait hier, je vais te le raconter comme une histoire. Ce n’est pas un rapport, c’est une narration naturelle.

Votre travail revêt-il une dimension seulement artistique?

Je ne raconte pas des histoires juste pour divertir. Il y a aussi une dimension de patrimoine, même si je ne l’ai pas toujours formulé comme ça à mes débuts. Je vis en Alberta, dans une francophonie minoritaire. Quand j’étais jeune, les gens étaient surpris d’entendre du français ici. Aujourd’hui, c’est plus normal, mais ça reste fragile. Donc oui, il y a une transmission. Des contes traditionnels, mais aussi mes propres anecdotes, et parfois des histoires inventées. Tout ça fait partie d’un même ensemble : la mémoire vivante.

Pourquoi est-ce important de transmettre ces histoires?

Parce que ça raconte d’où on vient. Mes arrière-grands-parents sont arrivés dans l’Ouest vers 1908-1909. Ils ont quitté leur communauté, leur paroisse, leur famille… Ce n’était pas juste un déplacement économique, c’était un vrai déracinement. Mais ils ne pensaient pas perdre leur langue. Au contraire, ils croyaient recréer des villages francophones ici. Et aujourd’hui encore, cette histoire continue autrement : avec des francophones venus du monde entier, d’Afrique et d’ailleurs, qui s’installent en Alberta. C’est ça qu’il faut comprendre : la francophonie n’est pas figée, elle change.

Également musicien, M. Dallaire a participé à de nombreux festivals de musique et réalisé des tournées scolaires. Photo : Dallaire Production

À l’heure des écrans et des réseaux sociaux, les jeunes sont-ils réceptifs à vos histoires?

C’est fascinant, parce qu’on pense souvent que les jeunes ont une attention très courte, avec les téléphones, les vidéos rapides, etc. Mais quand je raconte, ça fonctionne. Parce que je crée du rythme, du silence, de l’attente, du mystère. Je peux raconter une histoire pendant longtemps, et les jeunes restent dedans. Parfois je m’arrête, volontairement, et ils me disent : « Non, c’est pas fini! » Et ça devient interactif. Ils participent, ils réagissent. Ce n’est pas un spectacle figé.

Ajustez-vous votre approche en fonction de vos publics?

Oui, complètement. Dans les écoles francophones ou d’immersion, je peux aller plus loin en français. Dans les écoles anglophones, je reste en français, mais je m’adapte autrement en termes de gestes, de rythme, de répétitions ou d’humour. Je ne traduis pas tout. Et souvent, les anglophones me disent qu’ils aimeraient comprendre davantage. C’est là que naît la curiosité.

Comment en êtes-vous venu à étudier le théâtre à Toronto?

À la base, je n’avais pas prévu ça. J’étais à Saint-Paul, au nord-est d’Edmonton, et je réfléchissais à mon avenir. Je pensais devenir forestier, parce que j’aimais le bois, les rivières, la nature. Rien ne me prédestinait vraiment au théâtre. C’est Roger Parent, du Campus Saint-Jean, qui a influencé ma trajectoire. Il savait ce que je faisais déjà un peu et il m’a invité, avec ma mère, à venir le voir. Dans son bureau, c’était rempli de masques, de livres de théâtre, c’était tout un univers.

Il m’a demandé : « Qu’est-ce que tu penses faire? » J’ai évoqué la foresterie. Il a été direct : « Non, c’est le théâtre ». J’ai répondu qu’il n’y avait pas d’avenir là-dedans car, dans ma tête, venant d’une petite communauté francophone, ça me semblait irréaliste. Mais il a insisté.

Il a même écrit au directeur de l’école de théâtre à Toronto pour demander une exception, parce qu’ils prenaient normalement des étudiants plus âgés. Je n’avais pas encore les 18 ans requis. Finalement, ils m’ont accepté. Je ne peux pas dire que j’ai vraiment choisi. C’est comme si tout s’était placé tout seul. Et avec le recul, je me dis qu’on ne s’est pas trompé.

Roger Dallaire dans son atelier où il fabrique des objets en bois et des bonhommes gigueurs. Photo : Dallaire Production

Comment s’est passée la transition après vos études?

Je suis revenu en Alberta avec cette formation, mais je ne savais pas exactement quoi faire. J’ai essayé quelques pistes : des auditions, un peu de travail de bureau, même à l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA) à Saint-Paul. Mais très vite, le spectacle a repris. J’en faisais déjà à 14 ou 16 ans, donc ce n’était pas nouveau. Sauf que là, les choses se sont mises à venir à moi. Les écoles m’appelaient, les festivals aussi. Je n’étais pas vraiment attaché à une compagnie. C’était mon propre travail, ma propre manière de faire. Et j’ai vécu de ça, dès le début. Pas dans l’idée d’être riche, mais j’en vivais bien.

À quel moment vous êtes-vous senti pleinement conteur?

Je ne me suis jamais vraiment dit : « Je vais devenir conteur ». Ça s’est imposé naturellement. Je raconte depuis toujours. Même enfant, j’observais des détails que les autres ne voyaient pas. Et surtout, j’écoutais énormément les gens : mes oncles, mes tantes, mes grands-parents. Leurs histoires m’intéressaient profondément. La plupart des gens n’avaient pas forcément envie d’entendre ces récits. Moi, c’était l’inverse. Je voulais tout savoir. Et un jour, j’ai compris quelque chose : ce que je racontais intéressait les autres. Même quand j’étais petit, je répétais des histoires à la maison, et on me faisait répéter devant les adultes. Là, j’ai compris que la manière de raconter comptait autant que l’histoire elle-même.

Quel rôle joue la langue française dans votre travail?

Le français n’est pas juste un outil. C’est une manière de penser, de raconter, de vivre… Je joue avec la parlure, avec les expressions anciennes, avec la façon dont ma grand-mère parlait. Ça crée une musicalité. Et souvent, les gens me disent : « On se rappelle comment on parlait avant ». Le français que je porte, c’est aussi une mémoire collective.

Roger et sa femme Virginie ont fondé la maison de production Dallaire Production en 2020. Ils ont tourné et produit des capsules sur les francophones de la région de St-Paul. Photo : Dallaire Production

Vous êtes non seulement conteur, mais aussi musicien et marionnettiste. À travers ces arts de scène, qu’essayez-vous de transmettre au fond?

Je ne fais pas ça pour imposer quelque chose. C’est d’abord un plaisir. Mais indirectement, il y a une transmission : celle de la langue, de l’histoire, de la différence. Je dis souvent aux jeunes : on ne sait pas assez d’où on vient. Et pourtant, ça change tout. Quand on comprend ses racines, on comprend mieux les autres.

Vous avez converti une partie de votre ferme en musée. Dans quel but?

C’est une maison à Saint-Vincent, proche de Saint-Paul – dans le nord-est de l’Alberta – d’où je viens, qui date de 1913. Elle était abandonnée depuis 50 ans quand je l’ai eue pour une chanson. Je l’ai progressivement remise en état avec sa cuisinière à bois et sa grange de 1906 pour y vivre et, depuis juin dernier, y inclure un musée dédié à l’art du conte et aux traditions ancestrales.

Les gens viennent visiter cette propriété – baptisée la Grange du P’tit Bonheur – en groupe organisé depuis Edmonton et Calgary et profitent du cadre mais aussi des histoires que je leur raconte et de la musique que je fais autour de cette maison et la vie de nos ancêtres.

Quand tu arrives, je te raconte chez nous, comment tout est arrivé, comment j’améliore la bâtisse. J’ai installé des panneaux solaires récemment par exemple. Je te raconte aussi les animaux : les cochons et autres. Je plonge les gens dans l’homestead de l’ancien temps. Selon le temps et le thème de la visite, ça dérive en spectacle et je te raconte comment mes arrière-grands-parents sont arrivés dans l’Ouest.

La Grange du P’tit Bonheur avant et après sa remise en état. Photo : Dallaire Production

À travers vos récits, vous faites donc vivre en quelque sorte la langue française. Comment entrevoyez-vous son évolution en Alberta?

Quand j’étais jeune, il y avait parfois de la honte à parler français. Certains pensaient même que la langue allait disparaître. Aujourd’hui, c’est différent. Il y a de la curiosité, de l’ouverture. Même dans les écoles anglophones, les jeunes veulent apprendre quelques mots. Ils disent « bonjour ». On entend souvent : « I wish I spoke French ». Et ça, c’est un changement majeur.

Quel message adressez-vous aux jeunes générations de francophones?

Je leur dis souvent d’être fiers de parler plusieurs langues. Deux langues, c’est bien. Trois, c’est encore mieux. »


1979 : Naissance à St. Paul (Alberta)

1998 : Entrée à la School of Physical Theatre de Toronto où il apprend la méthode Lecoq

2006 : Déménage à la maison Laberge sur son lopin de terre qui deviendra Le P’tit Bonheur

2015 : Part en canot, des Rocheuses jusqu’à la Baie d’Hudson, un trajet de 2500 km, inspiré des Voyageurs

2025 : Ouvre l’économusée – Espace patrimoine La Grange

Chaque fin de semaine, ONFR rencontre un acteur des enjeux francophones en Ontario et au Canada.