Passer au contenu Passer au pied de page

Roger Paul, 40 ans d’engagement dans l’éducation

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

Roger Paul a fait du développement de l’éducation en langue française au Canada et en Ontario son cheval de bataille. Successivement enseignant, directeur d’école, directeur général de conseil scolaire, directeur général de la Fédération nationale des conseils scolaires francophones (FNCSF) et du Regroupement national des directions générales de l’éducation (RNDGÉ), il revient sur 40 ans d’engagement récompensés par un diplôme honorifique de l’Université d’Ottawa.

« Comment tout a commencé pour vous ?

Je suis arrivé à Timmins par un concours de circonstances, car mon épouse y avait trouvé du travail. J’ai commencé par enseigner l’anglais, puis l’espagnol, à l’école Thériault, alors le seul établissement secondaire francophone de la ville, dépendant à ce moment d’un conseil scolaire anglophone.

Comment a évolué le métier d’enseignant depuis vos débuts ?

Tout a considérablement évolué. Le tableau blanc interactif et l’ordinateur ont remplacé le tableau noir et le rétroprojecteur. Les élèves évoluent dans un environnement plus motivant et il leur est plus facile de continuer les études au secondaire, car les écoles francophones se sont considérablement développées.

Que vous a apporté votre engagement dans la protection de la langue française ?

Je me suis impliqué dès mes débuts dans l’Association des enseignantes et des enseignants franco-ontariens (AEFO). J’ai gravi les échelons et acquis de l’expérience en leadership. Défendre la cause de la langue française en milieu minoritaire m’a donné beaucoup de confiance en moi pour m’adresser à des grandes foules, influencer les décideurs, maîtriser les nuances d’un projet de loi et présenter des dossiers majeurs. 

Roger Paul (à gauche) à l’issue du verdict rendu par Cour suprême du Canada reconnaissant le droit à des infrastructures égales entre francophones et anglophones. Gracieuseté FNCSF

Quelle a été votre plus grande réussite ?

Ma plus grande réussite est d’avoir joué un rôle prédominant pour l’obtention d’une entente stratégique inédite et historique entre le gouvernement du Canada et la Fédération nationale des conseils scolaires francophones, la Fédération des communautés francophones et acadiennes et la Commission nationale des parents francophones. Cette entente vise l’amélioration de la consultation, de la reddition de compte et de la clarification de l’objet des fonds versés aux ministères de l’éducation provinciaux et territoriaux afin de permettre des subventions aux conseils scolaires francophones d’aller au-delà des opérations régulières auprès de plus de 165 000 élèves dans nos 700 établissements scolaires dans les provinces et territoires hors Québec. C’est ce que j’appelle mon legs.

La pérennité de la langue française dans l’éducation est-elle définitivement acquise, selon vous ?

Les péripéties des conseils scolaires de langue française à travers le pays démontrent que c’est loin d’être acquis. On perd plus de 50 % d’élèves entre l’élémentaire et le secondaire. Il faut prendre en permanence notre place en situation minoritaire pour s’assurer qu’on a une équivalence réelle en éducation et améliorer le taux de passage au secondaire en français. Ça sera d’ailleurs la thématique du prochain congrès de la Fédération nationale des conseils scolaires francophones. Prendre notre place conduit aussi à aller devant les tribunaux.

Roger Paul (deuxième en partant de la gauche) en marge de la signature d’une entente stratégique en éducation entre Patrimoine canadien, la FNCSF, la FCFA et la Commission nationale des parents francophones. Gracieuseté FNCSF

De nombreuses causes se terminent en effet en justice. Est-ce une fatalité ?

On met beaucoup d’énergie pour défendre nos droits. Même si on gagne généralement en première instance, on perd souvent en appel. À chaque fois qu’il y a une décision, ça fait jurisprudence et ça a des effets sur les conseils scolaires. C’est comme ça que l’on se fait entendre et qu’on avance. La lutte est loin d’être terminée.

La part grandissante des élèves anglophones dans les écoles francophones de l’Ontario est-elle préoccupante ?

L’Ontario est au contraire un modèle à suivre en matière d’admission des élèves, car on fait confiance aux conseils scolaires afin qu’ils prennent la bonne décision en fonction des paramètres de leur milieu. On ne peut pas refuser un enfant dont l’un des parents a été scolarisé dans une école en français et qui a grandi dans un environnement anglophone. C’est un ayant-droit. Aussitôt qu’il rentre, c’est à nous de le franciser.

Quand un élève quitte l’école élémentaire, il est parfaitement bilingue. Bien sûr qu’on aimerait que nos enfants parlent français en tout temps, mais ce n’est pas la réalité de l’Ontario, ni d’aucune autre province hors du Québec.

Le danger n’est-il pas, pour les écoles francophones, de devenir des écoles d’immersion haut de gamme ? Un lieu où on apprend le français et non plus en français ?

Les écoles d’immersion, ça n’existe pas. Ce sont des écoles de langue anglaise qui ont un programme d’immersion. Les seules écoles qu’on peut appeler des écoles de langue française, ce sont les écoles des conseils scolaires francophones. La grande différence, c’est qu’un enfant qui vient dans une de nos écoles fait l’acquisition de la langue, mais aussi de la culture francophone. Et ça, on n’y touche pas dans les programmes d’immersion. On éduque des élèves bien dans leur peau en construisant leur identité en contexte minoritaire.

Roger Paul reçoit le prix Edgar-Gallant 2018. Gracieuseté FNCSF

Le gouvernement fédéral répond-il suffisamment aux enjeux ?

Même si on aimerait toujours en avoir davantage, on bénéficie d’un bon appui au niveau fédéral. J’ai été le négociateur en chef de l’entente stratégique visant l’amélioration de la consultation, de la reddition de compte et de la clarification de l’objet des fonds versés aux ministères de l’éducation provinciaux et territoriaux afin de permettre des subventions aux conseils scolaires francophones d’aller au-delà des opérations régulières dans nos établissements scolaires hors Québec.

L’obtention d’appui financier de la part du fédéral est primordiale, mais le respect des priorités des conseils scolaires et des communautés en matière d’éducation est tout aussi important. Le fédéral vient d’ajouter 60 millions de plus sur quatre ans au protocole d’entente sur les langues officielles en enseignement [les négociations sont en cours entre le fédéral et les provinces et territoires. La somme de 60 millions de dollars supplémentaire sur quatre ans est une proposition du fédéral qui n’est donc pas encore validée par une entente avec les provinces] et le gouvernement s’est engagé à faire valoir les priorités de l’entente stratégique négociée entre eux et nous auprès des représentants des ministères de l’Éducation au Conseil des ministres du Canada.

Ce sont les ministères de l’Éducation provinciaux qui reçoivent et redistribuent cette enveloppe ? 

Oui. L’éducation étant de ressort provincial, ce sont elles qui s’occupent de ces subventions qu’elles interprètent souvent comme de l’ingérence du fédéral dans leurs champs de compétence. Ça donne lieu à des frictions, voire des abus. Ce n’est pas encadré comme ça devrait l’être.

Roger Paul (à droite) en compagnie du député fédéral libéral Darrell Samson (à sa gauche) lors du symposium sur la pénurie d’enseignants à l’Université d’Ottawa. Gracieuseté FNCSF

Les provinces rechignent à consulter les conseils scolaires « accusés » de ne pas toujours investir l’argent à la bonne place… Qu’en pensez-vous ?

C’est une perception erronée. Un conseil scolaire qui investit mal son argent sera sanctionné par les contribuables du territoire du conseil. Les conseils sont au contraire transparents. Leurs priorités sont clairement établies dans leur plan stratégique. S’ils s’en écartent, ils en payent les conséquences.

Quelles répercussions les coupes du gouvernement Ford vont avoir sur la qualité de l’apprentissage ?

C’est très difficile de faire des économies en éducation, car une grande partie du budget est investie dans les ressources humaines. Si on augmente le nombre d’élèves par salle de classe, on va perdre un bon nombre d’enseignants et perdre aussi de l’argent qu’on pourrait investir en salle de classe. Les élèves vont avoir moins de choix de cours. Sans parler des coupures dans les transports.

Quand on voit les distances que doivent parcourir les élèves en autobus, ça peut faire réfléchir les parents à deux fois avant d’envoyer leur enfant dans une école francophone. J’ai trouvé insultant de la part du gouvernement de dire aux conseils scolaires que s’ils ne pouvaient pas équilibrer leur budget, on leur enverrait un vérificateur ou un comptable. On en a, des comptables, là n’est pas la question.

Roger Paul avec l’avocat Roger Lepage, avocat de la Commission scolaire francophone du Yukon et la directrice générale du CSFY Natascha Joncas, à la Cour suprême du Canada. Gracieuseté FNCSF

Quels sont les défis à venir pour l’éducation de langue française en Ontario ?

Le premier défi concerne les élèves eux-mêmes : ils savent se conformer, plaire à leur enseignant et obtenir de bonnes notes, mais leur réussite passera par un plus grand engagement de leur part au niveau intellectuel. Le deuxième défi implique les écoles. Il faut absolument qu’elles se rapprochent de leurs communautés. Sans cela, les parents ne verront pas nécessairement la pertinence d’envoyer leurs enfants dans les écoles de langue française. L’école de demain, si on veut assurer notre vitalité en langue française au pays, c’est l’école communautaire citoyenne.

Vous avez récemment été récompensé par un doctorat honorifique de l’Université d’Ottawa. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

C’est un point culminant de ma carrière d’être reconnu pour mon leadership en langue française en Ontario et au Canada. Je l’ai accepté au nom de la communauté francophone qui veille au grain et que j’ai pu appuyer tout au long de ces années. »


LES DATES-CLÉS DE ROGER PAUL :

1978 : Débute sa carrière d’enseignant à l’école secondaire Thériault, à Timmins

2003 : Directeur de l’éducation et secrétaire au Conseil scolaire de district catholique de l’Est ontarien

2009 : Nommé à la direction générale de la Fédération nationale des conseils scolaires francophones (FNCSF) et du Regroupement national des directions générales de l’éducation (RNDGÉ)

2015 : Va devant la Cour suprême du Canada avec la FNCSF en appui à la cause de l’école Rose-des-Vents, en Colombie britannique, puis devant la justice au Yukon pour défendre la gestion scolaire en contexte minoritaire

2018 : Reçoit le prix Edgar-Gallant du Regroupement national des directions générales de l’éducation (RNDGE) 

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

Vous aimez ? Faites-le nous savoir !
1+