Sans la librairie, le journal Le Nord de Hearst n’aurait pas fêté ses 50 ans
HEARST – En ce printemps 2026, l’hebdomadaire Le Nord ne se contente pas de souffler ses cinquante bougies : il célèbre un miracle économique. Plongée au cœur d’une épopée francophone qui a débuté avec des ciseaux et de la colle pour se transformer en un modèle de survie unique au pays.
À Hearst, le journalisme ne tient plus seulement à la rigueur de la plume, mais à la vitalité d’un commerce de détail. Steve McInnis, directeur général des Médias de l’épinette noire, est catégorique : sans une décision audacieuse prise à la fin de l’année 2025, le 50e anniversaire de l’hebdomadaire aurait pu être son oraison funèbre.
Pour contrer l’érosion dramatique des revenus publicitaires, il a inauguré en décembre 2025 la Librairie 10-04 au sein même des locaux du journal et de la radio CINN-FM. Le concept est né d’un constat simple : la ville s’ennuyait d’une librairie francophone depuis la fermeture en 2024 de la librairie Le Nord, peu après le décès d’Omer Cantin, son propriétaire et un pilier de la communauté.
« Je ne voulais pas être le gars qui allait fermer le journal Le Nord. C’est une responsabilité immense, ça fait longtemps que je cherchais autre chose pour supporter le journal puis la radio. C’est pour ça qu’avant le temps des fêtes, on a ouvert une librairie. On est capable pour l’instant d’aller chercher les profits de la librairie pour faire survivre le journal », confie M. McInnis.

En intégrant la librairie à l’infrastructure existante, même personnel, même bâtiment, mêmes frais fixes, Steve McInnis a créé une synergie financière salvatrice.
« On a comblé un vide dans la population, et pour nous, c’est venu combler le manque d’argent. Nos prévisions pour les premiers mois de 2026 ont été largement dépassées. C’est ce qui a sauvé le journal […] sans ça je mettais la clé sous la porte du journal. »
Cette mutation était devenue vitale. Le portrait brossé par le gestionnaire est sombre : les gouvernements privilégient désormais le web au détriment du papier, et même la Ville de Hearst a tourné le dos à son hebdo local.
« Jadis, la Ville avait un règlement exigeant que tous les messages passent par le journal. Depuis deux ans, cela n’existe plus. La Ville ne fait carrément plus affaire avec nous. C’est un gros manque », déplore-t-il, soulignant que « les bottines ne suivent pas les babines » quand il s’agit de soutenir la presse francophone.

Une naissance financée par le peuple
Pour comprendre pourquoi la survie du Nord est si viscérale pour les gens d’ici, il faut remonter à l’automne 1975. Paul Tanguay, le premier rédacteur en chef, se souvient d’une époque où l’information francophone à Hearst était un désert.
La région était alors desservie par un journal de Kapuskasing, bilingue sur le papier, mais anglophone à 90 % dans les faits.
« On se sentait invisibles dans notre propre langue », raconte M. Tanguay. L’idée naît d’une discussion avec Raymond Tremblay, alors directeur du Collège universitaire de Hearst. Mais pour lancer un journal, il faut des fonds. Loin des grands investisseurs, c’est une levée de fonds citoyenne qui permet l’aventure.
250 personnes achètent des obligations de 10 $ portant le total accumulé à 20 000 $, un modèle de financement participatif révolutionnaire pour l’époque.
Le 24 mars 1976, l’équipement, acheté d’occasion à Toronto, arrive enfin. L’équipe est minuscule : Paul Tanguay à la rédaction et à la vente, sa sœur Louise à la mise en page et à la photo, et Gilles Grenier, le mentor venu de Kapuskasing.
« On pensait faire 5 pages, on en a fait 24 dès le premier numéro et certaines éditions ont grimpé jusqu’à 48 pages ! », se remémore avec fierté le fondateur.

L’époque de la « chambre noire »
Louis Corbeil, qui a rejoint l’équipe trois mois seulement après le lancement, incarne cette période de labeur manuel.
« Il n’y avait pas d’ordinateurs. On faisait tout à la main », explique celui qui a gravi les échelons de journaliste à propriétaire.
À l’époque, la production d’un journal est une prouesse logistique. Les articles sont tapés à la machine, les photos développées dans une chambre noire artisanale à Hearst, puis les maquettes sont assemblées avec des ciseaux et de la colle. Gilles Grenier, que Louis décrit comme un « oiseau de nuit », travaillait souvent jusqu’à 3 h du matin pour finaliser les pages.
Une fois la maquette prête, le périple ne faisait que commencer. Il fallait rouler jusqu’à Timmins pour l’impression, puis ramener les liasses de papier pour les confier aux camelots, ceux qui livraient les journaux aux quelque 5300 habitants de la ville.
« On avait des camelots partout, à Hearst, Kapuskasing, Moonbeam. Des petits gars qui passaient de porte en porte. Le journal était lu par 90 % des foyers », se souvient M. Corbeil.

Le journal comme acteur politique et social
Très vite, Le Nord dépasse le simple stade de diffuseur de nouvelles pour devenir un moteur de changement.
Paul Tanguay se rappelle avec fierté d’un éditorial qui a ébranlé l’hôtel de ville. « Le conseil était francophone, mais tout se faisait en anglais. J’ai écrit que ça n’avait aucun sens. Suite à cela, ils ont voté pour que les réunions et les documents officiels passent en français. »
Louis Corbeil raconte également comment un simple article de dix lignes a provoqué une onde de choc au moulin Spruce Falls de Kapuskasing.
« À l’époque, il était interdit de parler français aux postes de commande. J’ai publié que le nouveau directeur francophone exigeait que ses cadres apprennent le français. Les travailleurs ont découpé l’article pour le coller sur les portes des bureaux des patrons anglophones. C’était une petite revanche culturelle. »
Une résilience à toute épreuve
L’histoire du journal est aussi celle d’une résilience. En septembre 2012, un incendie ravage les bureaux du journal et de la librairie de l’époque.
Omer Cantin, alors propriétaire, voit des décennies d’archives et de matériel partir en fumée. Pourtant, la voix de Hearst ne s’éteint pas puisque grâce à la solidarité de la communauté et au travail acharné des employés, aucune édition n’est manquée.
En 2016, Steve McInnis orchestre le rachat du journal auprès d’Omer Cantin. Ce n’est pas un calcul financier, mais un acte de protection patrimoniale. « Omer essayait de vendre son journal depuis un bout de temps, et je ne voulais pas qu’il soit acheté par des grosses corporations puis qu’il soit fermé. On l’a acheté pour qu’il reste ici », martèle-t-il.
C’est cette année-là que naissent officiellement les Médias de l’épinette noire, un organisme à but non lucratif fusionnant le journal, la radio CINN-FM et les plateformes web sous une même bannière. Ce modèle permet une gestion de « bon père de famille » : les profits de l’un servent à éponger les pertes de l’autre.
Aujourd’hui, Steve McInnis gère une structure qui a dû se serrer la ceinture ce qui a presque mené à la fermeture du Journal il y a quelques années. « Avant la pandémie, on était 14 employés à temps plein. Aujourd’hui, on est 7. »
Steve McInnis déplore que le journal ait longtemps servi de simple tremplin pour des recrues qui, une fois formées, partaient vers les grands centres. Pour contrer cette concurrence des médias urbains, il privilégie désormais le recrutement local afin d’assurer une meilleure stabilité à son équipe.
« J’engage des gens d’ici qui ont de la gueule. Ils ne sont pas sortis de l’école de journalisme, mais ils connaissent la communauté. »

50 ans plus tard : Une âme qui voyage
Le modèle de 2026 repose sur une synergie entre trois piliers : la radio CINN-FM (qui annonce la nouvelle), le web (qui montre les photos en continu) et le journal papier (qui explique la nouvelle en profondeur).
Le tirage papier est désormais restreint à 300 abonnés fidèles, mais le contenu virtuel explose chaque jeudi. « On a des « hits » d’achalandage impressionnants sur le site internet le jour de la sortie », précise M. McInnis.
Bien que le journal se soit adapté au numérique, son socle de fidèles demeure composé de lecteurs plus âgés, dont une proportion notable réside désormais dans l’Est ontarien.
« On a beaucoup de lecteurs dans l’Est ontarien, à Ottawa, la plupart des gens qui prennent leur retraite s’en vont là-bas, mais ils veulent garder un contact. Alors, ils se payent le journal pour le recevoir par la poste toutes les semaines. »
Cinquante ans plus tard, Paul Tanguay jette un regard lucide sur sa création. S’il admet ne plus tout à fait retrouver l’esprit militant des débuts, il reconnaît que la dominance du sport répond aujourd’hui aux intérêts de la population. Il regrette toutefois l’époque où le journal était un lieu de débats enflammés : « Il n’y a plus de page éditoriale […] on prenait position et les lecteurs réagissaient beaucoup. »
Toutefois, celui-ci, aujourd’hui installé à Montréal, ne lâche pas son journal dont il admire la survie : « Je lis le journal chaque semaine sur ma tablette. De voir qu’il existe encore 50 ans plus tard, c’est extraordinaire. C’était inimaginable en 1976. »