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Serge Joyal dit adieu à la politique

Temps de lecture : 7 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

OTTAWA – Le sénateur québécois Serge Joyal quitte officiellement ses fonctions de sénateur ce samedi, après avoir atteint l’âge limite de 75 ans. Tout juste sorti d’une réunion du comité permanent Éthique et conflits d’intérêts des sénateurs, qu’il préside à deux jours de la fin de son mandat, l’ancien député fédéral, grand défenseur de francophonie, revient avec ONFR+ sur plus de 30 ans de carrière politique.

« Vous vous apprêtez à tourner la page de votre longue carrière politique. Comment vous sentez-vous ?

J’ai la conviction profonde d’avoir contribué à la société canadienne et à l’avenir du pays en travaillant sur les éléments essentiels qui en assurent l’unité et le progrès et qui en font une société ouverte et accueillante. Je me sens choyé d’avoir pu contribuer pendant toutes ces années, mais aussi triste de quitter ma formidable équipe ici.

Même si nous avons des défis, un régime linguistique avec deux langues officielles compliqué, je pense que notre société est perçue comme enviable et accueillante. Il suffit de voir que le prince Harry et Meghan Markle veulent venir partager nos malheurs et nos problèmes ! (Il rit)

Auriez-vous continué si vous le pouviez ?

Définitivement ! J’ai encore les convictions et le corps pour le faire. J’ai la chance de n’avoir ni problème de santé ni fatigue morale…

La Loi a été conçue à un moment où l’âge moyen de durée de vie était beaucoup plus bas. Aujourd’hui, nous vivons plus longtemps. Avoir la possibilité d’étendre la durée de son mandat de cinq ans reflèterait ce qui se passe ailleurs dans la société, notamment au niveau des régimes de retraite. Mais cela prend des changements constitutionnels et c’est donc plus compliqué à modifier (Il sourit).

Source : Ambassade de France au Canada

Vous avez siégé à la Chambre des communes pendant dix ans, puis pendant 23 ans au Sénat. Qu’est-ce que vous ont appris ces plus de 30 ans de politique ?

Ça m’a appris que le Canada est un pays extraordinaire et une société très flexible et humaine. Par rapport à des pays européens comme la France et la Grande-Bretagne, auxquels notre histoire est liée, le déterminisme social et géographique ne joue pas au point d’annihiler l’espoir de contribuer de manière égale à qui que ce soit au pays. Je me suis saisi de cette opportunité qui fait que peu importe où et dans quelle famille on est né, il y a une mobilité sociale possible. Et je pense que c’est pour ça que nous sommes enviés.

Plus personnellement, ça a été une expérience extraordinaire ! J’ai rencontré des personnes de toutes les régions du Canada et d’une grande diversité. Ça tombait bien, car je n’ai jamais voulu rester dans mon carré de sable. Si j’avais siégé à l’Assemblée nationale à Québec, je n’aurais pas eu à faire d’effort. Mais j’ai toujours voulu voir ce qui se passe ailleurs. Je voulais découvrir la Colombie-Britannique, les Maritimes, visiter les Acadiens, les Inuits… Et c’est ce que j’ai fait. Ça m’a appris à comprendre le pays et à voir sa diversité.

Quelle différence faites-vous entre votre expérience à la Chambre des communes et au Sénat ?

C’est difficile à comparer, car ce sont deux dynamiques très différentes. À la Chambre des communes, j’ai eu des responsabilités importantes [M. Joyal a été secrétaire parlementaire du président du Conseil du Trésor en 1980, ministre d’État en 1981, puis secrétaire d’État du Canada de 1982 à 1984]. Mais là-bas, tout doit se faire ici et tout de suite, avec toujours en tête l’échéance électorale.

Au Sénat, les choses sont différentes. Nous avons une approche et une perspective à long terme et ne sommes pas limités par la peur de perdre des votes aux prochaines élections. Nous essayons plus de nous projeter sur l’avenir de la société canadienne.

Le premier ministre actuel Justin Trudeau a fait part de sa volonté de rendre la Chambre haute moins partisane. Mais en octobre dernier, André Pratte, nommé sénateur en 2016 par M. Trudeau, a décidé de quitter son siège regrettant une partisanerie toujours trop présente. Qu’en pensez-vous ?

Vous savez, j’ai été nommé par Jean Chrétien et j’ai toujours siégé comme sénateur libéral [il est aujourd’hui non affilié]. Mais quand le gouvernement a pris des initiatives contraires à mon jugement ou à mes convictions, je n’ai jamais hésité à proposer des amendements, comme sur l’aide médicale à mourir avec le concept de « mort naturelle prévisible » qui était aléatoire et inapplicable, selon les experts. C’était pourtant un projet de loi du gouvernement Trudeau et je suis libéral ! Mais ça ne veut pas dire pour autant que nous devons être des béni-oui-oui.

Au Sénat, nous sommes nommés et non élus. Cela nous permet de ne pas dépendre des aléas électoraux et ce système assure un équilibre des pouvoirs. Nous n’avons pas d’obstacle à la liberté d’esprit et d’initiative, même si pendant un temps, le premier ministre et le gouvernement vous aimeront moins et vous le feront savoir ! (Il rit)

Serge Joyal avec l’ambassadrice de France au Canada Kareen Rispal lors de la remise des insignes de Commandeur dans l’ordre national de la Légion d’honneur de la République française. Source : Ambassade de France au Canada

Pendant toutes ces années, vous avez été un ardent défenseur de la francophonie. D’où venez cet engagement ?

Je suis né en français, je pense en français et suis francophone d’instinct et de culture. Tous les matins, la première chose qui me vient en tête quand je me lève, c’est une chanson en français. C’est ce que je suis !

Et c’est aussi pourquoi je respecte toutes les langues, car elles expliquent ce que les gens sont et leurs aspirations. C’est ce qui est formidable au Canada, cet ensemble de cultures si différentes, d’origines autochtones, françaises et anglaises qui ne nous empêchent pas de nous entendre et de nous respecter.

Mais il ne faut pas se faire d’illusions : il y a une des deux langues officielles qui est minoritaire, le français, et qui a besoin d’initiatives, d’institutions, d’obligations et de balises pour la protéger.

Et nous avons aussi le grand défi de réintégrer la population autochtone. C’est pour ça que je me bats depuis plusieurs années pour défendre les langues autochtones. Leur reconnaissance, en reconnaissant la valeur intrinsèque de la diversité des langues au Canada, profitera aussi au français. En voyant que le dossier bouge, je me dis que je n’ai pas perdu mon temps !

« Défendre la langue française a toujours été essentiel pour moi »

Quels sont les accomplissements dont vous êtes le plus fier dans le dossier des langues officielles ?

C’est sans hésiter le fait d’avoir fait intégrer dans la Charte canadienne des droits et libertés [M. Joyal était coprésident du Comité mixte sur le rapatriement de la Constitution canadienne qui a étudié le projet de Charte canadienne des droits et libertés de 1980 à 1981] l’égalité de principe, d’usage et de statut du français et de l’anglais au Canada. C’est là pour rester, c’est constitutionnel et ça me survivra !

Le sénateur Harry Hayes et Serge Joyal (à droite), député à l’époque, co-président le Comité mixte sur le rapatriement de la Constitution en 1981. Source : Sénat du Canada

Quels sont les combats qui restent à mener ?

Il faut tenir compte des mouvements démographiques qui ont une influence sur le rapport entre la majorité et la minorité. On doit s’assurer que ça n’affaiblira pas davantage la présence du français et sa dynamique. C’est pour cette raison qu’on doit revoir la Loi sur les langues officielles, afin qu’elles répondent aux défis contemporains.

Quel genre de modernisation de la Loi sur les langues officielles serait nécessaire, selon vous ?

Il y a plusieurs modifications à faire. Il faut renforcer le statut des institutions qui ont le mandat de s’assurer de la vitalité du français au Canada, en donnant plus de pouvoirs au commissaire aux langues officielles, en offrant la possibilité de sanctionner les institutions qui ne respectent pas la Loi et en développant une approche proactive plutôt que réactive.

Est-ce que ça peut vraiment régler tous les problèmes ?

Il en restera toujours ! Vous savez, il y a eu une longue période dans l’histoire du Canada où les provinces anglophones ont pris des mesures pour restreindre et faire disparaître le français. Il ne sert à rien de ressasser le passé, mais je suis convaincu que si la population francophone avait disposé des mêmes protections, services et garanties que celles offertes depuis l’adoption de la Loi sur les langues officielles, il y a 50 ans, le phénomène de l’assimilation aurait été bien moins conséquent qu’il ne l’a été. Et c’est le rôle de la Loi d’avoir cet objectif réparateur. Elle ne doit pas prendre la situation telle qu’elle est aujourd’hui, mais atténuer les dommages qui ont été infligés pendant toutes ces années.

Vous aviez attaqué votre propre gouvernement en 1976 pour corriger la politique d’unilinguisme d’Air Canada. Comment jugez-vous le gouvernement actuel sur la question des langues officielles ? L’attaqueriez-vous encore ?

C’est ce que je fais ! Avec le professeur François Larocque, nous continuons notre action devant la Cour supérieure du Québec pour avoir enfin une constitution canadienne officiellement bilingue. On ne devrait pas avoir besoin de le faire. C’est une responsabilité politique ! Mais les tribunaux sont là quand le gouvernement ne l’assume pas.

Le sénateur Serge Joyal et le professeur de droit François Larocque. Montage ONFR+

Je ne doute pas des intentions généreuses du gouvernement fédéral. Mais il faut des garde-fous. Par exemple, j’admirais Stephen Harper qui commençait toujours ses discours en français, avec un très bon accent, mais il a eu des décisions comme l’abolition du Programme de contestation judiciaire…

Dans une société aussi diversifiée que le Canada, sans les tribunaux, ce serait la foire d’empoigne ! On aurait les mêmes divisions et discriminations qu’aux États-Unis, avec des citoyens de deuxième, troisième, quatrième et cinquième zone !

Quels sont vos projets maintenant que votre mandat au Sénat est terminé ?

Même si je ne serai plus au Sénat et n’aurai plus la même emprise sur les débats auxquels j’ai pris part pendant près de 50 ans, je ne compte pas passer mes journées en pyjama et en pantoufles ! (Il sourit) Je vais rester un citoyen engagé, comme je l’ai été notamment sur la question du patrimoine. Et je ne me gênerai pas pour intervenir dans les débats qui me tiennent à cœur, en sollicitant une intervention devant les comités ou en déposant un mémoire, comme sur la question de l’aide médicale à mourir ou sur les amendements à venir quant à la Loi sur les langues officielles.

Je veux encore contribuer au débat et être proactif. Et lundi, je mettrai ma veste et ma cravate pour continuer mon travail comme gestionnaire de la collection d’œuvres d’art de Power Corporation. »


LES DATES-CLÉS DE SERGE JOYAL

1945 : Naissance à Montréal

1974 : Député fédéral de Maisonneuve-Rosemont

1996 : Officier de l’Ordre du Canada

1997 : Nommé sénateur

2000 : Officier de l’Ordre de la Pléiade

2019 : Commandeur dans l’ordre national de la Légion d’honneur de la République française

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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