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Sheila Risbud, au cœur de la crise franco-albertaine

Temps de lecture : 7 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

CALGARY – Certains débuts de mandat sont plus occupés que d’autres. Les six premiers mois de Sheila Risbud à la tête de l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA) en sont l’exemple. Élue entre autres pour remettre de l’ordre dans un organisme miné par les conflits internes, et régler le dossier de la vente du journal Le Franco, la nouvelle présidente compose avec une crise mise en lumière par le lancement de la campagne Sauvons Saint Jean. Depuis dix jours, les projecteurs des Franco-Canadiens d’Est en Ouest sont braqués sur le Campus Saint-Jean fragilisé. La mobilisation suscite quelques espoirs, en dépit d’un contexte de ralentissement de l’économie.

« Pour commencer, et c’est la même question que nous posons à tous nos invités de la Rencontre ONFR+ depuis deux mois, comment se passe votre confinement ?

Ça se passe bien. Je ne voyage plus autant que d’habitude pour mon travail de représentante des relations gouvernementales pour une entreprise minière. Cela me permet de passer plus de temps avec ma famille. On apprend de nouveau à vivre ensemble. On commence le déconfinement, mais avec une semaine de pluie et de froid.

Ce qui arrive aujourd’hui au Campus Saint-Jean, peut-on appeler cela une crise ?

On peut l’appeler comme ça, tout à fait. La situation du manque de financement sur le campus existait avant, mais avec les coupures du gouvernement provincial, cela a empiré.

On le rappelle simplement, comme les autres facultés de l’Université de l’Alberta, l’institution dont elle dépend, le Collège Saint-Jean devrait faire face à des coupes de 13  % au moins jusqu’en 2023. Cela se traduira par beaucoup moins de programmes. Que représente ce campus véritablement ?

Déjà, les installations physiques du campus se trouvent au noyau du quartier franco d’Edmonton. Ce campus, c’est là qu’on a formé beaucoup de nos leaders communautaires. De plus en plus, pour le monde issu de l’immersion, le campus est une manière d’approfondir les connaissances en français. Il y a plusieurs programmes au Campus Saint-Jean, mais il est très connu pour son programme d’éducation. Il forme nos professeurs pour les écoles francophones, les écoles d’immersion, et ce dans l’Ouest canadien.

Sans le Campus Saint-Jean, où irait-on chercher nos professeurs ? Beaucoup de Québécois viennent en Alberta, mais ils ne restent pas en Alberta sur une longue période.

Le Campus Saint-Jean. Source : https://medium.com/

Qui est responsable de la difficulté du Campus ? Le premier ministre, Jason Kenney, le gouvernement fédéral, ou bien l’Université de l’Alberta ?

Tout le monde tient une part de cette responsabilité. Je tiendrais même la communauté franco-albertaine dans cette responsabilité. Peut-être que l’ACFA n’a pas réussi à faire valoir le campus chaque année. Dès le début, le Campus n’a pas été reconnu pour ce qu’il était, mais c’est clair qu’il est sous-financé. On parle d’éducation pour les minorités de langues officielles, mais ça coûte beaucoup plus cher d’enseigner le français. C’est donc une responsabilité aux deux niveaux de gouvernement.

Si l’Université de l’Alberta a une responsabilité, je dirais que oui. Elle administre et fait face aux décisions de la province. Cela crée une situation où le campus n’a pas sa juste part.

On parle beaucoup d’un modèle de par et pour, comme beaucoup d’universités dans les autres provinces. Une telle gestion aurait-elle pu éviter la crise ?

Par l’entremise des différentes rencontres citoyennes que nous avons depuis la semaine dernière, on essaye de commencer à en parler. Je ne pense pas qu’on soit rendu à suivre le modèle d’indépendance, mais il faut se poser des questions, et trouver des solutions.

Comment se sont passées les rencontres avec la ministre des Langues officielles, Mélanie Joly ?

La ministre, je pense, comprend les enjeux. On a espoir que l’on va trouver une solution. Les solutions fédérales dépendent cependant d’une volonté provinciale [Dans le cadre du Protocole d’entente relatif à l’enseignement de la langue de la minorité et à l’enseignement de la langue seconde, le fédéral et le provincial doivent s’engager à parts égales pour financer des institutions].

On a réussi à parler aussi au ministre de l’Éducation supérieure, Demetrios Nicolaides, et à Leela Aheer, la ministre responsable du Secrétariat francophone.

Est-ce qu’ils se sont montrés ouverts ?

(Longue hésitation). Oui, Mme Aheer comprend des enjeux, mais au niveau du ministre de l’Éducation supérieure, je ne dirais pas qu’il y a une bonne compréhension pour l’importance du Campus, et pour la communauté francophone en général.

Jason Kenney est pourtant le seul premier ministre provincial en dehors du Québec capable de s’exprimer en français. Pensez-vous qu’il a commis une erreur ?

Je crois que le premier ministre comprend le bilinguisme, mais sa province est dans une situation financière assez précaire. Ils (le gouvernement de l’Alberta) ont une philosophie par rapport au rôle gouvernemental quand ça vient au financement postsecondaire. Je sens qu’il n’y a pas beaucoup d’espace pour les exceptions, mais je garde l’espoir que M. Kenney comprenne qu’il s’agit d’un enjeu national.

En terminant sur le dossier du Campus Saint-Jean, est-ce un bénéfice ou un désavantage de gérer une crise de manière virtuelle en raison de la COVID-19 ?

(Hésitation). Ça serait mieux en personne. On manque le contact personnel qu’on pourrait avoir. On ne peut pas faire une manifestation devant l’Assemblée législative de l’Alberta. En revanche, beaucoup de gens se sont inscrits à nos soirées virtuelles où l’on parle de l’avenir du campus. Peut-être que si ce n’était pas virtuel, les gens ne se seraient pas déplacés. Pendant la COVID, les gens ont plus de temps, et regardent plus leur courriel et les médias sociaux. Il y a des plus et des moins !

Sheila Risbud (à gauche), et la présidente du Conseil scolaire francophone de la Colombie-Britannique, Marie-Pierre Lavoie. Archives ONFR+

Lorsque vous avez été élue à la présidence de l’ACFA en octobre, vous disiez vouloir donner plus de chair à la politique sur les services en français. Cette politique a été mise en place par le précédent gouvernement néo-démocrate en 2017. Comment se traduit-elle dans la vie de tous les jours pour les Franco-Albertains ?

Ça donne un peu plus un mandat au Secrétariat francophone pour travailler avec les ministères avec la COVID-19. On a vu la traduction en français, et tous les communiqués gouvernentaux être en français. C’est très bien, mais ça ne change pas encore toutes les choses. On cherche une mise en œuvre politique plus concrète.

On a vu certains reculs du gouvernement. Je pense par rapport à certains centres d’emploi. Le gouvernement n’aurait plus l’intention de lancer un appel d’offres spécifique aux services en français. On perd la chance d’accueillir de nouveaux immigrants dans ce cas.

Et au niveau des services en français, que souhaiteriez-vous améliorer ?

On pourrait arriver à un modèle où les francophones sont servis en français par le gouvernement provincial. On l’a vu avec la COVID-19, où les personnes en fin de vie ne peuvent pas être servies en français. Au niveau du système juridique, il faudrait davantage pouvoir se faire entendre et défendre en français.

Allégations contre votre prédécesseur, Marc Arnal, et la démission de cinq membres du conseil d’administration, tout n’a pas été rose à l’ACFA, avant votre arrivée… Pensez-vous avoir réussi à assainir la gestion de l’organisme ?

Il fallait faire des changements, et prendre des décisions difficiles. Il y a eu des critiques, mais on a fait des changements. Maintenant, on a une bonne équipe, et les gens commencent à voir les résultats, car on a identifié les priorités. La COVID-19 a peut-être aidé, car elle a été un élément rassembleur.

Quelles ont été ces décisions difficiles ?

Je dirais par exemple la décision par rapport au journal Le Franco [L’ACFA a dissous le conseil d’administration du journal Le Franco et congédié sa rédactrice en chef, Hélène Lequitte]. Notre décision a créé beaucoup de défiance. On croit à l’indépendance, on n’a pas l’intention de gérer le journal Le Franco. On a eu des changements au niveau de bureau, ça crée un peu de brouhaha.

Les consultations publiques quant à l’avenir du journal seront relancées pour les prochains mois. À l’issue de ces consultations, nous respecterons la volonté du public !

Gracieuseté : ACFA

Jean Johnson, l’un de vos prédécesseurs comme président de l’ACFA, est aujourd’hui le président de la Fédération des communautés francophone et acadienne (FCFA). Est-ce qu’un jour ce genre de carrière vous intéresserait ?

Jean a fait un très bon travail. Peut-être qu’à l’avenir, ça serait intéressant de regarder les priorités en travaillant dans un ensemble. Mais avoir en tout cas un Franco-Albertain président de la FCFA, oui, ça aide ! Il comprend très vite les enjeux, et a tout de suite réagi avec le lancement de la campagne Sauvons Saint-Jean.

Sur une autre note, plus humaine, racontez-nous ce qui vous a amené en Alberta, vous qui êtes née à Montréal ?

Je suis arrivée en Alberta, plus précisément à Edmonton en 1980, quand mon père a commencé à travailler dans les sables bitumineux. J’ai commencé mes études au Collège Saint-Jean, puis je les ai terminées à l’Université d’Ottawa. Depuis plusieurs années, maintenant, je vis à Calgary.

Un détail que les gens ignorent aussi, votre père était Indien.

Oui ! Ma mère québécoise et mon père de l’Inde, j’ai donc grandi entre ces deux cultures. Ça doit faire au-dessus de 10 ans que je ne suis pas allée en Inde. Je ne parle malheureusement pas le marathi qui était la langue maternelle de mon père. En arrivant en Alberta, mes parents ont décidé de miser sur le français. N’avoir très peu de la langue de mon père aujourd’hui me fait grande peine.

Est-ce que vous vous sentez Indienne autant que francophone ?

Oui ! Ma nourriture préférée, c’est la nourriture indienne ! J’essaye de transmettre cette culture. Mon père est décédé en 1999, j’ai perdu ce lien quand il est décédé. À Calgary, j’ai perdu aussi cet engagement dans la communauté indienne. Mais j’aimerais à long terme rattraper ce retard ! »


LES DATES-CLÉS DE SHEILA RISBUD :

1972 : Naissance à Montréal

1980 : Arrivée en Alberta, à Edmonton

1995 : Diplômée de l’Université d’Ottawa (maîtrise en espagnol)

2013 : Après une carrière dans la fonction publique, commence à travailler pour l’entreprise minière Teck Resources Limited 

2019 : Devient présidente de l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA)

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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