Société

Soins en français : deux fournisseurs demandent la désignation dans le Niagara, une première en 30 ans

Annie Boucher, la directrice régionale du Centre de planification des services de santé en français de la région de Niagara, en consultation avec des fournisseurs de soins de Hamilton. Photo : gracieuseté

WELLAND – Pour la première fois en plus de 30 ans, deux fournisseurs de soins entament des démarches pour obtenir la désignation sous la Loi sur les services en français (LSF) dans le Niagara. Une exception, puisque 95 % des prestataires identifiés depuis l’application de la Loi n’offrent pas de services en français. Selon des acteurs du milieu, de nombreuses barrières entravent l’accès aux soins en français. Avec le regroupement récent des Entités sous le Centre de planification des services en santé en français, les attentes sont grandes.

Annie Boucher, la directrice régionale du Centre de planification des services de santé en français de la région de Niagara (CPSSF) — anciennement Entité 2 Hamilton-Niagara-Haldimand Grant-Waterloo-Wellington) — nous apprend que, pour la première fois en 30 ans, deux fournisseurs de soins « sérieux » ont entamé les démarches pour obtenir la désignation sous la Loi sur les services en français (LSF).

Une exception qui confirme la règle du paradoxe entre identification et désignation pour cette région. 95 % des fournisseurs sont identifiés depuis 30 ans, depuis les débuts de la LSF, qui « doivent en principe tendre vers la désignation », c’est-à-dire devenir légalement responsables de la prestation de services en français.

« C’est un défi de notre travail, confie Annie Boucher. Au niveau systémique, c’est une priorité de changer ce paradigme. Nous appuyons les fournisseurs pour qu’ils avancent vers la désignation, mais elle ne se fait que sur la base du volontariat. Dans notre région on a 38 fournisseurs identifiés, mais ils n’offrent pas de services en français pour autant. »

Parmi les deux futurs établissements à obtenir la désignation, l’un des deux a demandé l’auto-identification, ce qui est rare, explique Hanane Kabli, agente de planification et d’engagement communautaire du CPSSF.

« Ainsi, le foyer de soins de longue durée Manoir Idelwyld, à Hamilton, déposera son premier rapport officiel en tant qu’organisme identifié cette année, et travaille avec nous pour avancer sur ses critères de désignation. »

« Le second, Hospice Niagara, qui était déjà identifié, est un organisme très engagé en matière de services de santé en français dans la région. Son avancement à pas sûrs vers la désignation, ainsi que son engagement, ont été illustrés par l’ouverture de la Maison Walker à Welland en août 2025, permettant l’ajout de 10 lits supplémentaires offrant des services de soins palliatifs bilingues, répondant aux besoins des familles francophones de la région », décrit Mme Kabli.

Pénurie des soins de santé et barrières à l’accès

« Dans les faits, la Loi sur les services en français a de bonnes intentions, mais n’a aucun caractère punitif », explique cette fois France Vaillancourt, la directrice générale du Centre de santé communautaire d’Hamilton-Niagara (aux deux points de service à Hamilton et Welland).

« On est le seul prestataire francophone des soins de santé en français, et on ne peut pas tout faire, n’ayant pas assez de postes pour combler tous les besoins de la population francophone. C’est un grand défi. Par ailleurs, beaucoup de partenaires anglophones nous envoient des patients francophones, mais nous n’offrons pas tous les services. »

Elle identifie de nombreux obstacles à la délivrance des soins en français, notamment le fait que certains professionnels de la santé qui parlent français, dispersés dans des agences anglophones, soient difficiles à trouver.

« Souvent des partenaires anglophones ont des employés francophones isolés qui ne sont pas identifiés comme tels. Ils s’occupent du patient dans sa langue, mais il n’y a pas de promotion de ces services parce que les services connexes ne sont pas en français (secrétaire médicale ou autre). Or les francophones pourraient tout de même bénéficier de leurs services s’ils le savaient. »

S’ajoute à cela le manque de transports en commun, une difficulté accrue dans la région du Niagara : « Si tu es un francophone qui habite à Fort Érié et que tu dépends des transports pour aller à Welland, c’est une aventure d’une journée, s’exclame Mme Vaillancourt. Heureusement que certains rendez-vous peuvent maintenant se faire en virtuel ».

Autre problématique de taille, l’accès à des spécialistes francophones, pratiquement inexistants selon celle-ci, tous concentrés dans les centres urbains de Toronto et d’Ottawa.

La directrice générale pointe également du doigt un manque de coordination quant aux capacités francophones des autres partenaires dans la région.

Des changements qui nourrissent espoir et attentes

« On doit en effet penser différemment dans le secteur communautaire en français, appuie Annie Boucher. Dans l’expansion des soins primaires pour les francophones, il y a la dispersion géographique à prendre en compte. La planification est complexe. On n’a pas nécessairement la masse critique à un endroit précis, mais des francophones dispersés qui ont besoin d’avoir accès à ces services. On doit être créatifs. »

Une tournée régionale sur l’offre et la demande active organisée par les Entités 1 et 2 en 2024 avait permis de comprendre certaines barrières à l’accès aux soins des communautés francophones.

« Nous avons compris que les francophones ne demandent pas les services par manque d’intérêt, mais en lien au manque d’informations, à la méconnaissance des droits linguistiques et à la crainte des délais d’attente, rapporte Hanane Kabli, ce qui donne des outils aux fournisseurs pour qu’ils comprennent que cette planification pourrait commencer par des actions simples. »

« Ce que la communauté nous a dit va informer notre travail et notre façon d’accompagner les fournisseurs dans le futur, complète Annie Boucher. Nous serons en mesure de contrecarrer leurs objections consistant à dire qu’il n’y a pas de francophones. »

D’ajouter que le fait d’identifier la variable linguistique à l’accueil des cliniques ou autre établissement médical serait primordial pour récolter les données sur les francophones.

Si la directrice régionale voit d’un très bon œil le regroupement des entités de planification, qui font depuis septembre 2025 partie du centre de planification provincial, elle souligne toutefois le fait qu’il s’agit d’un grand changement : « Notre directrice générale, Natalie Aubin, n’a pris son poste que début novembre 2025, c’est tout récent. »

« La création du Centre pourra être un vrai levier : plus d’expertise partagée, plus d’accès aux données, plus d’influence en amont avec les décideurs, pour une voix francophone plus forte, des solutions provinciales plus cohérentes et, surtout, un impact réel sur l’accès aux services de santé en français qui sera ressenti rapidement et dans les années qui viennent. Nous travaillons sur notre plan pluriannuel que nous soumettrons à Santé Ontario pour faire avancer les choses dans le cadre de notre mandat. »