Du sang sur la neige
Chroniques

Suggestion de lecture : quand la neige ne recouvre pas tout

Du sang sur la neige

Chaque semaine, ONFR explore une facette de notre société à travers différentes chroniques. Politique ontarienne, histoire et littérature francophone, regards autochtones et jeunesse.

Ma mère m’a toujours appris à ne pas juger sur l’apparence. Maman, je n’ai pas réussi et j’ai jugé Du sang sur la neige (éditions Prise de parole) de Jacques Poirier et Christian Quesnel sur sa couverture… Elle était troublante de paradoxes, à la fois belle et violente avec son cardinal rouge, oiseau emblématique du Canada blessé sur la neige. Alors, je n’ai pas pu m’en empêcher, je l’ai achetée!

Et j’ai bien fait! On manque de livres qui mettent en avant les réalités francophones d’ici. La bande dessinée Du sang sur la neige est inspirée d’une histoire vraie qui s’est déroulée dans le nord de l’Ontario, et ça fait du bien. Or, cette histoire vraie reste inconnue du reste de l’Ontario, car elle a été volontairement passée sous silence… (j’y reviendrai).

Tout commence avec la Spruce Falls Power and Paper Company, une compagnie de production de papier, qui est implantée à Kapuskasing. Elle s’approvisionne en bois de trois façons : par les bûcherons qui sont syndiqués, les entrepreneurs indépendants et les fermiers (surnommés colons). Les bûcherons réclament un meilleur salaire et font la grève au début de 1963. Malchance pour le fameux journal américain The New York Times, qui est imprimé sur le papier produit par cette usine…

Les choses dérapent très vite dans cette petite communauté : les familles se divisent. Bûcherons, indépendants ou colons sont en désaccord, ça explose entre voisins et cousins. Pour ne rien arranger, les négociations sont difficiles avec le syndicat et la Spruce Falls. Rappelons que la majorité des employés sont francophones, alors que la compagnie est anglophone, ce qui lui vaut le surnom de Mononc’ Spruce, pour pointer avec ironie son monopole dans la région.

Alors que les bûcherons grévistes tiennent bon, les autres fournisseurs en bois (indépendants et colons) continuent de vouloir faire affaire avec la compagnie. Mononc’ Spruce est content, mais les grévistes le sont moins. Un jour, ils débarquent au camp des colons. Sauf que l’événement dérape, des coups de feu sont tirés et des corps tombent.

Le procès fascine la communauté, qui y assiste dans le cinéma local, car la ville n’a pas de salle de procès. Entre les témoignages, les preuves questionnables ainsi que le public qui mange du pop-corn en pensant assister à un divertissement, disons que l’événement tout comme le procès ne donnent pas la meilleure image de Kapuskasing. Pas étonnant qu’une fois l’affaire bouclée, les habitants aient décidé sans se consulter de plonger l’affaire dans une omerta totale, comme si rien n’était arrivé. Pourtant, les cicatrices restent à tout jamais gravées : le journal Canadien français de l’Ontario Nord ferme pour toujours (antisyndicaliste, le journal est boycotté par les grévistes et ne se vend plus). Quant aux familles impliquées, certaines ne s’adresseront plus jamais la parole. Oui, oui, j’ai bien dit jamais. Le traumatisme collectif est profond.

L’auteur Jacques Poirier Crédit photo : Rémi Dumais

Comment se fait-il alors que Jacques Poirier ait décidé de sortir de l’ombre ce fait historique? J’ai eu la chance de le croiser au Salon du livre de l’Outaouais, donc je lui ai demandé! Jacques a grandi là-bas et a ressenti ce traumatisme dans l’intimité de son foyer. Il était trop jeune lorsque tout est arrivé, mais il se rappelle très bien les discussions animées qui brassaient sa maison lorsque les amis de son père venaient souper et déliaient leur langue autour d’une bière, même des années après les faits. Les tensions palpables entre voisins et cousins, les rumeurs enflées qui ne permettaient pas de démêler le vrai du faux ont rythmé son enfance. Jacques se devait d’en parler. Je salue son courage de sortir de l’ombre ce fait important de l’histoire de l’Ontario et du Canada français.

Outre son apport mémoriel historique, il y a beaucoup d’autres éléments de Du sang sur la neige qui valent le détour. D’abord, faire le choix d’utiliser la bande dessinée comme médium était astucieux. Cela permet de digérer plus facilement toute l’information, surtout pour les lecteurs et lectrices qui ne sont pas de la génération concernée ni de ce coin de l’Ontario. De plus, le graphisme sombre, glacé et feutré avec ses dominantes de bleu, offre vraiment un plaisir visuel. L’illustrateur Christian Quesnel a un magnifique coup de crayon. Enfin, le choix de la narration est audacieux. L’histoire commence avec la Terre qui nous parle d’un ton nostalgique : elle se souvient du temps ancien où elle vivait au rythme des saisons. Puis l’arrivée de l’homme colonisateur a tout chamboulé. Très vite, la narration change de mains : des petites bulles avec les visages de vraies personnes nous racontent l’histoire : Jacques Poirier ou les personnes qu’il a consultées narrent les faits comme une voix hors champ dans un film. Cela rend la lecture dynamique, presque cinématographique.

L’illustrateur Christian Quesnel Crédit photo : Josée Lecompte

À travers cette bande dessinée, Jacques Poirier et Christian Quesnel rendent un vibrant hommage aux communautés francophones en Ontario : imparfaites, elles restent humaines, et c’est cette humanité qui touche et survit dans nos esprits lorsque l’on ferme la dernière page. Je n’ai qu’un regret… j’aurais aimé que la BD soit plus longue et voir encore plus les tiraillements familiaux.

Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR et de TFO.