Suggestion de lecture : une chaise peut-elle écrire à notre place?
Chaque semaine, ONFR explore une facette de notre société à travers différentes chroniques. Politique ontarienne, histoire et littérature francophone, regards autochtones et jeunesse.
Dans mon enfance, une vieille chaise berçante trônait chez mes parents. Mes frères et moi adorions nous y balancer, au point que cet objet devenait parfois source de disputes : lequel de nous trois aurait le privilège de s’y installer en premier? Lorsque j’ai découvert que cet objet ancré dans ma mémoire se trouvait au cœur du roman Rocking-chair de Soufiane Chakkouche, publié aux Éditions de la Francophonie, je n’ai pas résisté à l’envie de le lire.
Un livre qui tourne autour d’un fauteuil à bascule, donc… Et de quoi d’autre? Résumé : Joshua Lomu, un écrivain médiocre, hérite un peu par hasard d’une vieille chaise berçante. Il réalise que son inspiration est décuplée lorsqu’il écrit dessus, et surtout, que la qualité de ses écrits est tout autre. À tel point qu’il rédige un chef-d’œuvre en quelques semaines, ce qui le propulse au rang d’auteur international renommé publié en plusieurs langues. Bref, de barista chez Starbucks à écrivain célèbre, la vie de Joshua se renverse très rapidement. Il n’en faut pas plus dans l’esprit du trentenaire pour associer le meuble à son succès. Et si la chaise berçante était dotée d’une aura chanceuse? Sa logeuse pense au contraire qu’elle est possédée par le diable… Lequel des deux à raison?
L’obsession est un thème que j’adore en littérature : se focaliser sur une personne, un objet ou une idée amène souvent au chaos, à la folie voire à la destruction. Tout ce qu’on ne s’autorise pas dans la vraie vie — car nous sommes des gens raisonnables — notre esprit s’en délecte le temps d’une lecture. Loin de t’effrayer (non, je ne suis pas une psychopathe déguisée en chroniqueuse littéraire), je pointe seulement l’attrait d’un tel sujet. Qui n’a pas déjà possédé un porte-bonheur auquel il attribuait des vertus chanceuses? Je plaide coupable! Et toi? Il est très attirant de vouloir observer jusqu’où la croyance de Joshua va le mener.

Le premier chapitre, que j’aurais personnellement adoré plus long, montre la première fêlure du personnage principal, qui habite à Grande-Anse en Acadie. Il se fait abandonner par sa mère à ses dix-huit ans d’une façon quelque peu traumatique; mon cœur de maman a eu très envie, en lisant ce passage, d’avoir un mot avec la sienne! Ellipse temporelle : on le retrouve quelques années plus tard, adulte, à Toronto. Il jongle entre une jobine dans un café et tente de percer comme auteur. Petit clin d’oeil amusé de l’auteur : Joshua habite à l’adresse symbolique du 666 (nombre associé au diable) dans un grenier transformé en studio, qu’il loue à Madame Faria, une dame âgée antipathique qui surveille tous ses locataires d’un œil mauvais. On le comprend, Joshua est loin de mener une existence dorée. Ah, et j’oubliais, il est célibataire et a un crush envers sa meilleure amie Abigaël, qui préfère les filles. Bonjour tristesse….
Ce personnage m’a fait énormément penser à celui d’Antisèches (éditions Prise de Parole) de Sébastien L. Chauzu, dont je parlais récemment. Dans ces deux livres, les protagonistes sont des écrivains ratés. Y a-t-il une tendance inconsciente chez les auteurs franco-canadiens en ce moment à vouloir mettre en abîme la vie d’écrivains?

La plume de Chakkouche mise sur deux éléments stylistiques : tout d’abord, la narration est rapide, l’enchaînement des événements ne perd pas de temps. Si tu aimes les livres qui se dévorent vite, ce livre est pour toi! Ensuite, l’auteur opte pour un ton sarcastique, il se moque beaucoup des personnages, même de Joshua. Il use aussi parfois de termes irrévérencieux, presque vulgaires, pour transmettre, je suppose, la rudesse du personnage, dont l’empathie a été abîmée par la vie. Il n’y a pas de tendresse dans le regard que le narrateur porte sur lui comme sur les autres personnages, d’ailleurs.
Ce choix stylistique est justement ce qui nous laisse sur notre faim. Le ton sarcastique devient presque trop omniprésent et on a l’impression que le narrateur inconnu prend parfois plus de place que Joshua, dont on ne ressent que le vide émotionnel. Pourtant, il y aurait eu des failles affectives à creuser. La matière brute (le thème de l’obsession, les possibilités de construire des personnages complexes) est là, mais jamais approfondie, et c’est dommage… Tout semble aller trop vite et on a parfois le sentiment que l’auteur a pris des raccourcis : l’action aurait mérité plus de détails, la psychologie des personnages aurait pu être creusée, et il est dur de s’attacher à Joshua, dont la personnalité sans nuance énerve vite. J’aurais aimé qu’il y ait un peu plus de chair autour de l’os.
Rocking-chair reste cependant un livre fluide à lire pour qui n’est pas regardant sur la profondeur de la narration. J’ai apprécié flâner dans Toronto et ses îles, tenter de décoder les titres des chapitres qui commencent seulement par une lettre et imaginer jusqu’où la superstition de Joshua va le mener… Jusqu’à sa perte? À lire pour le découvrir!
Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR et de TFO.