Culture

Tourner en Ontario français : s’adapter pour rejoindre les publics

L’édition précédente a réuni 2782 participants, incluant le public, les élèves et les professionnels inscrits. Photo : Gracieuseté de Rugicom

Contact Ontarois donne rendez-vous à l’industrie francophone du spectacle à Ottawa du 14 au 17 janvier. En marge de l’événement, artistes et professionnels franco-ontariens expliquent comment ils se positionnent pour faire circuler leurs œuvres à l’échelle de la province, entre réalités territoriales, contraintes économiques et choix identitaires.

L’un des défis majeurs qui anime les artistes franco-ontariens demeure la rencontre avec les publics, des petites communautés aux grands centres urbains de l’Ontario français.

« Notre plan, c’est vraiment d’aller dans toutes les localités possibles », affirme Ariane Carrière, productrice exécutive aux Créations in vivo.

Pour y parvenir, l’adaptation devient une condition essentielle.

« On essaie d’adapter le spectacle pour être le plus exportable possible », explique-t-elle. Dans plusieurs régions, les diffuseurs œuvrent en effet dans des salles communautaires ou scolaires, parfois peu équipées.

« Souvent, la salle de spectacle, c’est celle de l’école secondaire, qui sert aussi de centre communautaire. On s’adapte à ces contextes-là pour rejoindre le plus de gens possible et briser l’isolement de l’art », poursuit-elle.

« On est une compagnie de théâtre qui se promène », résume Ariane Carrière, productrice exécutive aux Créations in vivo. Gracieuseté

Cette année, Les Créations in vivo présentent un extrait de Patenteuse, une comédie musicale écrite par Chloé Thériault, qui aborde l’émancipation féminine et l’autonomie à travers l’humour et la fantaisie.

Un public en quête de proximité

Du côté du public, l’ancrage local demeure un levier déterminant. Selon Ariane Carrière, la présence d’artistes originaires d’une région favorise la mobilisation. « Les gens vont vraiment sortir s’ils connaissent quelqu’un qui est dans le spectacle », note-t-elle.

Autre constat : depuis la pandémie, le public recherche avant tout le plaisir de la sortie culturelle. « Les gens veulent du divertissement. Ils veulent réfléchir, mais sans se faire faire la morale », observe-t-elle.

Pour Patrick Bourbonnais, agent de spectacles au Groupe JKB, les artistes franco-ontariens évoluent dans un écosystème bien balisé. Il est constitué d’écoles francophones (environ 650 en Ontario), diffuseurs communautaires, quelques festivals, de rares salles spécialisées, et des événements de maillage comme Contact Ontarois.

« Le marché existe, mais il est restreint. Ça donne des occasions de tournée, mais ça demande énormément de planification et de coopération », résume-t-il.

À cette réalité s’ajoute la dispersion géographique des francophones. Les distances, les coûts de transport et les contraintes logistiques (particulièrement dans le Nord ontarien) compliquent les tournées.

« Se déplacer à Thunder Bay, c’est doublement cher. Alors on mutualise, on combine les dates, on travaille en réseau », explique-t-il.

Patrick Bourbonnais, agent de spectacles au Groupe JKB estime que « la mutualisation et la solidarité ce n’est pas un luxe, mais une condition de survie pour nos infrastructures culturelles ». Gracieuseté

L’équité plutôt que la rentabilité

Outre les contraintes de diffusion, la question du financement constitue également un enjeu. En Ontario français, la taille de la population ne permet pas de rivaliser avec de grands événements anglophones, comme le Bluesfest et ses quelque 300 000 spectateurs, souligne Patrick Bourbonnais.

« Un festival franco-ontarien qui attire 10 000 personnes, c’est un méga événement », insiste-t-il.

Selon lui, les bailleurs de fonds doivent raisonner en termes d’équité culturelle, plutôt que de simple retour sur investissement. Une logique de plus en plus reconnue par ces derniers.

La langue, un positionnement?

Avant le style ou l’esthétique, la langue demeure le premier axe de positionnement. Chanter en français en Ontario place les artistes dans une niche, tant sur scène qu’à la radio ou sur les plateformes numériques, où la musique francophone est souvent regroupée sans distinction de genres.

Pour Sophie d’Orléans, ce choix est à la fois identitaire et stratégique. « Chanter en français en milieu minoritaire, ça définit beaucoup notre positionnement », affirme-t-elle.

Bien qu’elle compose aussi en anglais, l’artiste veille à maintenir une majorité de chansons francophones.

« Si je postule pour des programmes de subventions (conseil des arts de l’Ontario, par exemple) ou pour des prix comme Trille Or, il faut un certain pourcentage de chansons en français pour être admissible. C’est important, surtout en début de carrière », explique-t-elle.

Un choix qui s’avère aussi avantageux pour les spectacles scolaires.

Sophie d’Orléans, chanteuse, souligne que, dans un contexte minoritaire, la culture passe largement par le milieu scolaire, véritable lieu de concentration francophone. Gracieuseté

« C’est tout à mon avantage d’avoir un positionnement clair sur la langue première de mon répertoire », ajoute-t-elle.

L’autonomie artistique comme stratégie

Face à la fragilité du marché, plusieurs artistes adoptent un modèle ‘do it yourself’.

« J’ai ma main dans tous les aspects », explique Sophie d’Orléans, qui s’implique autant dans la musique et les textes que dans la co-réalisation et la direction artistique. Une polyvalence exigeante, mais qui permet de mieux comprendre les rouages de l’industrie avant de déléguer.

Même constat chez Céleste Lévis, qui a cofondé Joly Records avec son conjoint.

Production, tournées, gestion : « On fait tout nous-mêmes pour créer des opportunités et prouver qu’on est là pour durer », explique l’artiste, qui prévoit la sortie de son cinquième album à l’automne 2026.

Pour Céleste Lévis, le marché franco-ontarien ressemble d’abord à une communauté : « une grosse famille », dit-elle. Crédit photo : Phil Larivière (Créaphil) 

Se positionner implique aussi de clarifier ses choix artistiques.

« C’est définitivement un marché qui n’est pas facile », observe Céleste Lévis, notant que la langue et l’origine amènent parfois à une uniformisation des perceptions, peu importe les styles. À cela s’ajoute la pression du formatage : chansons plus courtes, refrains plus rapides, potentiel radio.

« Est-ce qu’on raccourcit une chanson pour que le refrain arrive plus vite? Ce sont des questions qu’on se pose », reconnaît-elle. Mais l’artiste dit avoir tranché : « J’ai décidé de prendre mes décisions pour le bien de la chanson, pas pour une potentielle réussite à la radio », quitte à aller à contre-courant d’une industrie où les pièces durent de plus en plus souvent moins de trois minutes.

Un choix qui, paradoxalement, aurait porté fruit. « Drôlement, c’est là où les chansons ont encore mieux réussi », raconte-t-elle, y voyant une invitation à faire confiance à la démarche artistique.

« Il faut juste faire confiance à notre art et laisser la musique parler pour elle. »