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Un amour séparé par la COVID-19 et Immigration Canada

Temps de lecture : 6 minutes

Vingt-deux mois, voilà la durée depuis laquelle Maryse Lévesque attend son mari, pris à Cuba. Elle n’est pas la seule dans cette situation. Deux autres Franco-Ontariennes attendent depuis près d’un an des résultats de demandes de parrainage pour leurs maris. Des procédures fastidieuses qui empirent avec la crise de la COVID-19, comme a pu le constater ONFR+ qui a parlé aux trois conjointes.

Toutes trois ont effectué des demandes de parrainage qui prennent en moyenne 12 mois, selon Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC).

Maryse Lévesque tente de faire venir son mari, Yanier Diaz-Batista, qui travaille dans le domaine de la construction à Varadero, à Cuba. À quand remonte leur première rencontre ?

« Le 31 décembre 2016 », se souvient très bien la Québécoise d’origine, installée à Oshawa pour devenir enseignante.

Après de multiples rencontres et échanges, la Canadienne et le Cubain sont tombés en amour. Le couple s’est finalement marié et a entrepris ses démarches, à la fin 2018, pour vivre ensemble au Canada.

Au début, tout va bien, le Cubain passe un examen médical obligatoire, en avril 2019, et quelques mois plus tard, IRCC lui indique qu’il devra faire une entrevue, programmée pour la fin mars 2020, à Trinité-et-Tobago. Mais entre temps, la COVID-19 s’en mêle et l’entrevue est annulée. Depuis ce temps-là, aucune nouvelle, dénonce Mme Lévesque.

« Je ne sais même pas ce qui va se passer. Je ne peux plus aller le visiter, alors que j’allais tous les deux mois à Cuba. On se parle deux à trois fois par jour, mais on n’a aucune idée quand il va pouvoir arriver. » 

Maryse Lévesque et son mari Yanier Diaz Batista. Gracieuseté

Elle se bute aussi à la bureaucratie fédérale rendue plus compliquée par le travail à la maison lié à la pandémie.

« Tout se fait par papier, rien par voie informatique. C’est pas très très 2020, si vous voulez mon avis », souligne-t-elle.

La situation est encore plus difficile à Cuba, depuis que le Canada a fermé son bureau d’immigration de La Havane, en mai 2019, forçant les demandeurs de citoyenneté canadienne à quitter le pays pour passer les étapes.

L’enseignante trouve ça dur, non seulement pour elle, mais aussi pour ses deux enfants de 10 et 13 ans.

« Tous les jours, c’est le sujet de discussion. À chaque activité où on va, ils me disent : Yanier aimerait tellement ça. On ne peut pas arrêter d’en parler, il fait partie de nos vies. C’est une perte, car ils l’aiment et le connaissent. C’est un bon beau-père. Ils perdent beaucoup de temps à créer une relation. Ils voient aussi maman qui est triste… » 

Pas assez riche pour le Canada

C’est un peu la même situation pour Kayli Lavallée et son mari Alejandro Ramirez Cortes. L’infirmière d’Ottawa attend son conjoint, un étudiant en 5ème année de médecine à Cuba, depuis près d’un an.

Après s’être marié en juin 2019, le couple décide d’entreprendre des démarches pour une demande de parrainage. Tout se déroule bien jusqu’à ce qu’Alejandro Ramirez Cortez reçoive une lettre, en février 2020, l’invitant à aller passer un test médical le mois suivant.

« On avait notre rendez-vous programmé le 16 mars, mais le 17 mars, Trinité-et-Tobago fermait ses frontières, donc ça a été annulé. Depuis ce temps-là, notre application ne peut pas continuer, car c’est l’une des dernières étapes avant de pouvoir recevoir le visa. » 

Mais Kayli Lavallée ne perd pas espoir. Au début du mois de juin, l’Agence des services frontaliers du Canada annonce que les citoyens canadiens ayant un membre de leur famille proche, comme un conjoint qui n’a pas de symptômes de la COVID-19, pourront voir ceux-ci « exemptés de l’interdiction d’entrer au Canada ».

L’infirmière applique donc pour un visa de type « visiteur » pour son conjoint, lui achète un billet d’avion et programme un examen médical, à Ottawa. Mais malgré tout, sa demande est refusée.

« Le gouvernement m’a donné comme raison son statut financier, à Cuba. Mais il est en 5e année de médecine ! Il ne travaille pas, car il étudie. Comme tous les autres étudiants, il n’a pas d’atouts financiers. C’est de la discrimination envers les Cubains ! », fustige l’Ontarienne.

Kayli Lavallée et son mari Alejandro Ramirez Cortes. Gracieuseté

Même si cela ne fait pas encore 12 mois, une fois l’examen médical passé, le couple devra encore attendre une possible entrevue et une lettre de bienvenue, ce qui pourrait prendre du temps.

« Je veux juste qu’on trouve une solution. Je veux voir mon mari, pas sur une caméra, mais en personne », supplie-t-elle.

Pris au piège au Maroc

Sept ans, voilà à quand remonte le début de la relation entre la résidente de Cornwall, Myriam Darveau, et son mari marocain, M’hamed Bouceloh.

Après son mariage en février 2018, Myriam décide de changer son nom de famille pour utiliser celui de son mari. En juillet 2019, le couple décide d’entamer une demande de parrainage pour sa venue au Canada. 

Ce dernier passe son examen médical, en octobre 2019, et IRCC lui envoie une lettre, huit mois plus tard, lui demandant de fournir ses données biométriques. Le hic ? En raison du coronavirus, il ne peut passer de tests, car le Centre de réception des demandes de visa pour le Canada, au Maroc, est fermé. Depuis, IRCC reste muet.

« On a envoyé des photos, des preuves et certaines de nos conversations, mais on n’a eu aucun retour. Mon mari a envoyé un courriel pour confirmer que ça avait bel et bien été envoyé, mais depuis cette lettre, on n’a aucun message. IRCC aurait pu mettre en place un plan d’action, comme les autres ministères, pour travailler à la maison », dénonce la résidente de Cornwall.

Le temps joue contre le couple alors que tout document, en temps de pandémie, doit être envoyé dans les 90 jours suivants un avis de IRCC, selon le site internet du bureau situé à Rabat.

Vendredi, le Maroc a annoncé prolonger l’urgence sanitaire jusqu’au 10 septembre, reconfiner certaines parties du pays, dont la ville de Rabat, ainsi que le maintien de la fermeture des frontières.

Myriam Bouceloh n’a pas vu son mari depuis un voyage au Maroc, il y a plus d’un an.

« Mon souhait est que ça puisse se régler rapidement et que mon mari puisse venir. Ils ont fait des vols de retour au Canada pour certaines familles. Mon mari fait partie de ma famille ! On ne sait pas s’il va y avoir une deuxième vague, on n’est pas certain de ce qui va se passer dans un mois. J’espère qu’il pourra venir avant Noël. » 

Des manifestations ce samedi

D’ici là, les trois femmes se joindront à d’autres Canadiens, ce samedi, pour manifester dans plusieurs villes du pays, dont Ottawa et Toronto.

Une pétition de près de 6 000 signataires circule déjà sur internet demandant au « gouvernement du Canada de réunir les familles et les conjoints touchés par la restriction de voyage ».

« On n’a pas toujours l’appui de la population qui pense qu’on va se marier à l’étranger car on n’est pas capable d’avoir un homme ici. Mais ce n’est pas ça la réalité. Je suis capable d’avoir un homme et de trouver l’amour ici. J’ai des enfants et j’ai déjà eu une autre relation pendant 17 ans. C’est juste que je suis tombée en amour avec lui (Yanier). Il y a eu des expériences négatives, et les gens mettent l’accent là-dessus et non sur les belles histoires », souligne Maryse Lévesque.

Le IRCC n’avait pas répondu à nos demandes d’entrevue au moment de publier cet article.

IRCC se défend

IRCC s’est défendu de ne pas permettre la réunification de familles en disant avoir « accepté et traiter les demandes tout au long de la pandémie » même si la capacité opérationnelle restait « limitée tant au pays qu’à l’étranger ».

« Malgré les restrictions de voyage actuel, qui sont nécessaires pour protéger la santé et la sécurité des Canadiens, nous avons trouvé des moyens de réunir les familles.

Pour ce qui est de passer un examen médical à l’extérieur de Cuba, IRCC indique « qu’à l’heure actuelle, il n’y a aucun médecin désigné à Cuba ».

« Les médecins désignés doivent respecter des normes précises établies par le ministère et seuls ceux qui satisfont aux exigences et qui sont approuvés par IRCC peuvent effectuer des examens médicaux à l’immigration. »

Une situation similaire pour d’autres pays du G7 comme le Royaume-Uni et les États-Unis, indique l’organisme fédéral dans des échanges de courriels avec ONFR+.

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