« Un combat de tous les jours » : la francophonie appelée à s’affirmer à Alexandria
ALEXANDRIA – Accès aux soins en français, manque de représentation, vieillissement et fuite des jeunes : les états généraux de l’AFO ont mis en lumière les défis des francophones de l’Est ontarien, mardi à Alexandria, un village d’environ 3000 habitants, dont près de la moitié est francophone.
Plusieurs intervenants ont souligné un décalage entre la réalité linguistique et la gouvernance locale.
« Il y a une fracture entre la municipalité de North Glengarry et les organismes communautaires », résume Marie-Claude Sabourin, directrice générale du centre culturel Les trois p’tits points. Selon elle, l’absence d’élus bilingues limite la capacité des francophones à faire valoir leurs besoins, malgré une présence importante sur le terrain.
Cette situation se traduit notamment par une reconnaissance encore timide des initiatives francophones. « Lors d’un récent gala municipal, organisé le 25 septembre, un seul organisme francophone était à l’honneur, et le français y était peu présent, malgré une date symbolique liée au drapeau franco-ontarien », déplore-t-elle.
« Notre organisme existe depuis près de 50 ans, et nous sommes encore en train de nous justifier : expliquer qui nous sommes, quelle est notre place ici, ce que nous apportons à la communauté et à la région, sur les plans touristique, économique et culturel. On doit constamment se battre pour faire reconnaître notre légitimité », ajoute la directrice générale du centre culturel Les trois p’tits points situé dans ce village à mi-chemin entre Montréal et Ottawa.

« Faire plus avec moins »
Le financement apparaît comme un frein majeur au développement des services et des activités dans le milieu culturel et communautaire.
« Les montants n’ont pas vraiment augmenté depuis plusieurs années, alors que les coûts, eux, ont explosé », souligne Marie-Claude Sabourin. Elle note que le cachet des artistes a triplé en moins d’une décennie, rendant difficile le maintien d’une programmation de qualité.
Dans un contexte de compressions budgétaires, les organismes sont appelés à « faire plus avec moins », souvent au prix d’un engagement accru des équipes. « Sur papier, on travaille 35 à 40 heures, mais en réalité, c’est souvent bien plus », ajoute Mme Sabourin.
Le centre Les trois p’tits points offre une programmation artistique annuelle d’environ six à huit spectacles destinés au grand public. Ne disposant pas de salle permanente, les activités se tiennent dans différents lieux de la communauté.
« Nous développons aussi des partenariats avec des entreprises locales pour promouvoir nos activités. Par exemple, nous avons commencé à organiser des événements dans des brasseries locales et à participer à un festival tout près d’ici, dans Prescott-Russell, à la limite de Stormont-Dundas-Glengarry », précise Mme Sabourin.
Le centre gère également des services de garderie et propose des activités scolaires, parascolaires ainsi que des ateliers en français pour la communauté.
« On a besoin de spécialistes francophones »
Dans le secteur de la santé, l’accès aux services en français demeure un enjeu majeur, particulièrement lorsqu’il est question de soins spécialisés.
« Dès qu’on a besoin d’un spécialiste, on accepte souvent d’être servi en anglais pour avoir accès plus rapidement », explique Susie Mayer, coordonnatrice des soins primaires et de la qualité des services au Centre de santé communautaire de l’Estrie.

Un compromis qui soulève des questions d’équité, surtout dans des situations de vulnérabilité.
« Il existe des services de traduction, mais ce n’est pas équivalent à une communication directe en français. Même quand on parle anglais, ce n’est pas la même chose. En santé mentale, par exemple, c’est essentiel de pouvoir s’exprimer dans sa langue », insiste-t-elle.
Le manque de professionnels francophones et la concentration des services dans des centres urbains à forte présence anglophone comme Ottawa ou Cornwall accentuent les délais et les inégalités d’accès.
Retenir les jeunes
Autre enjeu : le vieillissement de la population et la difficulté à retenir les jeunes dans la région.
« Il faut donner aux jeunes le goût de revenir et de s’impliquer », souligne un intervenant du milieu scolaire. L’absence de relève dans certains conseils d’administration illustre ce défi.

Au-delà des chiffres, les participants insistent sur l’importance de développer une offre locale dynamique (activités, emplois, engagement communautaire) afin de renforcer le sentiment d’appartenance et la fierté francophone.
Malgré les défis, plusieurs voix appellent à une prise de responsabilité individuelle pour assurer l’avenir du français en Ontario.
« C’est un combat de tous les jours, et il commence avec chacun de nous », affirme Marie-Claude Roy.
Originaire du Québec et établie dans la région de South Glengarry depuis 2021, elle souligne que l’affirmation linguistique, parler français, le revendiquer, le promouvoir, demeure essentielle pour faire évoluer les choses.
« Si on attend que tout vienne de la province ou de la communauté, rien ne va changer. Il faut d’abord avoir le désir de parler français, de communiquer en français et de promouvoir la langue, même auprès des anglophones », insiste-t-elle.

Elle précise qu’elle se rend régulièrement à North Glengarry, notamment à Alexandria, pour accéder à certains services comme ServiceOntario, la banque, les commerces et les restaurants.
Alexandria constitue la première étape des états généraux de l’AFO dans l’est ontarien. Une rencontre est également prévue ce mardi à Cornwall, suivie d’une autre à Hawkesbury la semaine prochaine.
Au total, l’AFO prévoit près d’une trentaine d’étapes, de mars à juin 2026, afin d’offrir une tribune aux francophones pour exprimer leurs préoccupations. Ces consultations alimenteront un livre blanc qui sera présenté lors du congrès de l’organisation, prévu en octobre.