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Un Ordre des enseignants en désordre en pleine pénurie, dénoncent des enseignants

Temps de lecture : 4 minutes

Alors que la pénurie de main d’œuvre fait des siennes dans les écoles francophones de l’Ontario, certains pointent du doigt l’Ordre des enseignantes et des enseignants de l’Ontario (ODEEO). La reconnaissance du diplôme, les lents processus d’admission et les échelles salariales font déborder la marmite, estiment certains qui souhaitent devenir enseignants.

Arrivée au Canada depuis plusieurs années et professeure en France pendant plus de dix ans, Clémentine Reyaud tente depuis plus de deux ans de devenir membre de l’ODEEO.

« L’inscription est très longue, les écoles et les conseils nous supplient de venir, il n’y a pas de problème de ce côté-là, mais l’Ordre des enseignants est terrible. J’ai fait mes premières démarches le 24 mars 2018. C’est certain que c’est un gros dossier et qu’il y a beaucoup de papiers, mais mon statut est toujours en attente plus de deux ans plus tard », déplore la résidente d’Ottawa.

Pour l’instant, elle enseigne dans une école privée d’Ottawa et le changement de cap vers le domaine public sans être membre de l’ODEEO résulterait en une baisse de salaire et des conditions moins stables. Elle assure qu’elle n’est pas la seule dans sa situation et estime qu’au moins un an est nécessaire pour des personnes dans sa situation qui veulent obtenir l’accord de l’ODEEO. Même si elle refuse de jeter entièrement la faute sur l’Ordre, elle dénonce le processus mis en place.

« Je viens de France, c’est un système qui est connu. Si je venais d’un pays avec un système complètement différent du Canada, je comprendrais. Je travaille déjà dans le système ici au Canada, on pourrait demander à mes supérieurs la validation que je suis enseignante. Les choses sont très compliquées pour un pays comme la France. Il suffit d’un coup de fil et ça pourrait être fait. »

Le ministère de l’Éducation a annoncé, à la fin septembre, des « modifications possibles aux règlements qui permettraient d’engager des enseignantes et enseignants qualifiés pour enseigner en français ». Certains espèrent que cette annonce signifiera un changement de certaines réglementations à l’ODEEO.

« Il faudrait que les processus soient simplifiés pour ne pas aggraver la pénurie actuelle » – Anne Vinet-Roy, présidente de l’AEFO

« Leur processus complique les choses. C’est un processus avec plusieurs étapes qui est compliqué et qui n’aide pas dans une pénurie. Pour aller chercher le plus de personnes possible, il faudrait que les processus soient simplifiés pour ne pas aggraver la pénurie actuelle. On demande aux retraités de revenir enseigner, mais pourquoi ? On pourrait accélérer le processus pour ceux qui sortent de l’école ou qui débutent dans la profession », explique Anne Vinet-Roy, présidente de l’Association des enseignantes et des enseignants franco-ontariens (AEFO).

La présidente de l’AEFO, Anne Vinet-Roy. Crédit image : AEFO

Une échelle salariale « injuste »

Une ancienne suppléante ayant requis l’anonymat pour de futures recherches d’emploi dénonce, de son côté, un « système protectionniste ». Cette dernière a enseigné pendant près de cinq ans dans le système d’éducation comme suppléante et auprès des adultes. Elle a aussi été assistante d’enseignement à l’Université McMaster pendant plusieurs années, en plus de posséder une maîtrise en communications.

Elle demande à l’ODEEO de lui permettre d’envoyer son dossier au Conseil Ontarien d’Évaluation des Qualifications (COÉQ), qui se doit « d’évaluer les qualifications des membres selon différents critères », précise le site internet du COÉQ. Si cette évaluation n’est pas faite, elle met un candidat au bas de l’échelle salariale.

« Si je pouvais être payée 65 000 $ à ma pleine valeur, bien sûr que je serais enseignante, mais pour 45 000 $ et avec la COVID-19, c’est clair que je vais rester chez moi. Je ne demande pas à ce que l’on fasse une échelle salariale spéciale, je veux juste pouvoir envoyer mon dossier au COÉQ, même si je ne suis pas assez qualifiée selon eux », dénonce la mère de famille.

Cette dernière déplore que si elle veut « rentrer » dans les critères de l’Ordre, elle doit retourner aux études pour au moins deux ans, ce dont elle n’a « pas le temps avec la vie familiale ». Elle croit que l’organisme public oublie sa mission première.

« L’Ordre est là pour protéger le public et s’assurer d’une qualité d’éducation aux élèves. Ils (les responsables de l’ODEEO) sont tellement pris dans leurs règles, dans leur système et dans leur manie de vouloir que tout se passe d’une certaine façon, qu’ils oublient leur mission première de protéger les jeunes. Pour les gens qui ont un trajet atypique, il faudrait que l’Ordre leur dise : moi, je te propose ça et que tu prennes tel cours à l’université, que tu fasses du tutorat et après ça, je te qualifie. »

Du cas par cas, se défend l’Ordre

Des propos avec lesquels l’ODEEO n’est pas d’accord, jugeant que les réglementations qui sont mises en place sont justement là pour « protéger l’intérêt du public ».

« Il faut s’assurer que la personne qui est en salle de classe ait les prérequis pour enseigner » – Gabrielle Barkany, porte-parole de l’ODEEO

« Il faut s’assurer que la personne qui est en salle de classe ait les prérequis pour enseigner, donc il y a certains critères à respecter et c’est comme ça dans chaque profession. Il faut s’assurer que les gens aient les qualifications et les études nécessaires pour être dans une salle de classe », affirme Gabrielle Barkany, porte-parole de l’ODEEO.

L’Ordre des enseignants se défend des délais qui peuvent prendre du temps jugeant que chaque demande est différente l’une de l’autre.

« C’est du cas par cas, ça dépend vraiment d’où la personne applique. Il y a des documents qui doivent être envoyés par eux-mêmes, mais aussi directement par là où ils ont fait leur programme d’éducation, donc il peut y avoir des délais dépendamment d’où ils sont dans le monde. »

Le tout survient après que l’Ordre ait demandé à ses membres retraités de revenir en classe pour l’année 2021, craignant un manque de professeurs à l’échelle provinciale.

Pour la présidente de l’AEFO, l’un des problèmes est la trop grande proximité avec le gouvernement.

« Des fois, il y a un impact au niveau du gouvernement. Techniquement, l’Ordre et le gouvernement ne sont pas supposés être ensemble. On sait que le gouvernement recommande parfois des choses à l’Ordre des enseignants, comme le test de compétences en mathématiques pour les professeurs. C’est obligatoire, alors si tu ne le passes pas, ça retarde le processus avec l’Ordre », donne en exemple Anne Vinet-Roy.

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