Élections municipales : comment valoriser la fonction d’élu?
OTTAWA — La période de mise en candidature est maintenant terminée. Dans plusieurs localités, des maires sont reconduits automatiquement dans leur fonction, d’autres y accéderont sans devoir obtenir une majorité faute d’opposants. ONFR s’est entretenu avec des élus francophones afin de faire le point sur la réalité du mandat municipal et les défis de l’engagement local.
Ce manque de combattants politiques s’inscrit dans un mouvement qui s’accélère à chaque cycle électoral. Selon une analyse de l’Association des municipalités de l’Ontario, plus de 550 sièges municipaux sont revenus à leurs occupants par acclamation en 2022, dont 139 postes de maires et de préfets. Cette rareté des candidatures a même privé d’élection 32 conseils municipaux ontariens, désormais entièrement formés sans le moindre passage par les urnes.
« S’il n’y a personne contre moi, je veux dire c’est parce qu’ils doivent être satisfaits avec ce qui se passe et mon travail de maire », commente le maire de Russell, Mike Tarnowski qui est le seul candidat à la mairie.

Toutefois, celui qui est devenu maire à la suite de la démission de Pierre Leroux en 2024 n’hésite pas à reconnaître une certaine inquiétude : « En même temps, en tant que résident, je dois dire honnêtement que je ne pense pas que c’est la meilleure chose. Dans quatre ans, j’aimerais bien qu’il y ait un embarras du choix pour les résidents, ça c’est important. »
« J’aimerais ça croire que ça va bien. Je veux penser qu’il y a une valeur à la stabilité. Les décisions qu’on prend, c’est avec l’intention d’améliorer la vie des citoyens », répond quant à lui Francis Brière, maire de La Nation, lequel n’a pas non plus d’opposant dans la course à la mairie contrairement aux dernières élections de 2022.
Dans le Nord, Paul Lefebvre, maire du Grand Sudbury et également candidat à sa réélection, y voit un constat mitigé : « Je pense que c’est un mélange. Oui, les gens sont satisfaits, ou les gens ne veulent juste pas s’impliquer parce qu’ils trouvent que c’est trop difficile et que le sacrifice est trop grand. »
L’usure du « 24/7 »
Au cœur de sa communauté, le maire ne décroche jamais. « La demande est constante, 24 heures sur 24, résume Gary McNamara, maire de Tecumseh. On va magasiner ou au parc et on est reconnu. Il n’y a plus de vie privée, et c’est très exigeant pour les familles. »
Élu pour la première fois au conseil municipal en 1991 puis reconduit à la mairie sans opposition à plusieurs reprises, le maire ayant le plus d’expérience de la région de Windsor-Essex dresse d’ailleurs un constat particulièrement sévère sur la crise d’engagement et le taux de renouvellement massif qui frappe la politique locale.
« Il y a beaucoup de membres à travers la province qui ne se représentent pas. On va avoir un changement de 40 à 50 % des candidats. Il y en a beaucoup qui se présentent comme candidats pour une élection, ils se retirent dans quatre ans et disent : « J’en ai assez. » […]. Il y a beaucoup de nouveaux membres qui ne comprennent pas à quel point ça peut être très difficile. »

Cette pression quotidienne pèse également lourdement sur la représentation féminine. La mairesse de Timmins, Michelle Boileau, qui reconnaît subir de nombreuses attaques ciblées en ligne, avoue avoir dû mener une longue réflexion personnelle avant de solliciter un nouveau mandat.
« Il fallait vraiment que j’y réfléchisse : est-ce que je veux continuer à me mettre dans cette position où je me fait souvent attaquer, souvent pour des raisons qui ne m’appartiennent même pas? »
Elle déplore le manque de progrès au fil des décennies : « J’ai eu une conversation récemment avec une ancienne mairesse de Timmins. Ça fait presque 25 ans depuis qu’elle a servi. En lui parlant de l’expérience que j’ai vécue, elle était un peu découragée de voir à quel point les choses n’ont pas tellement changé, comme on l’espérait. »

Le frein financier
Au-delà de l’intrusion dans la vie privée, le modèle économique de la politique locale constitue un repoussoir majeur pour la relève. Mike Tarnowski, maire de Russell, rappelle la précarité du poste pour les jeunes actifs.
« On peut s’entendre que ce n’est pas le gros salaire non plus. Alors pour quelqu’un qui est en plein dans l’âge où ils sont en train de développer leur carrière, ce n’est pas idéal parce qu’on prend en effet une pause de quatre à huit ans. C’est pour ça qu’on voit surtout des personnes un petit peu plus âgées qui se présentent. »
Il pointe également des blocages systémiques : « J’ai entendu des exemples où il y a des municipalités où quelqu’un est contre améliorer la rémunération pour le maire, parce qu’elle est tellement basse qu’il n’y a personne d’autre qui se présente. Alors le maire qui n’a pas besoin de la rémunération reste là par défaut. »
Francis Brière souligne lui aussi ce décalage entre la rémunération et la pression citoyenne « On a toujours cette idée que « je paye ton salaire, donc je vais te critiquer ». Mais il faut que tu sois là avec une passion, parce que si tu regardes la rémunération, ce n’est pas ça qui fait en sorte que tu veux faire la job. »

« Il faut réaliser qu’on a un impact positif. Quand je m’en vais au travail, je vois les impacts de nos décisions prises il y a deux ou trois ans, et les gens en bénéficient. […] C’est très valorisant d’être à la table et d’avoir une influence positive sur les choses : c’est ça qui devrait être la motivation pour se lancer », conclut-il.
« Les gens qui veulent faire de la politique, surtout municipale, doivent croire qu’ils veulent apporter des changements positifs à la communauté. Être là pour soi-même, ce n’est pas la bonne raison », juge quant à lui le maire Lefebvre, ancien député au fédéral et qui brigue un deuxième mandat.
Programmes et parrainage
Pour contrer cette usure et accompagner les nouveaux élus, l’AMO prépare Local Leadership Foundations, un programme qui sera lancé après les élections et vise à offrir aux élus une formation axée sur la gouvernance, la gestion des budgets ou la conduite des réunions dès le début de leur mandat.
« Notre objectif est d’offrir aux nouveaux élus ainsi qu’aux vétérans les outils nécessaires pour gérer la complexité croissante des dossiers municipaux dès leur entrée en fonction », souligne la Dre Kate Graham, politologue et enseignante en gouvernance et leadership aux universités Huron et Western, laquelle est responsable du projet.
Et d’ajouter : « La politique locale est un travail difficile en raison de la complexité de ce que gèrent les municipalités aujourd’hui. C’était inimaginable il y a 50 ans : du logement aux dépendances, en passant par la santé mentale et les infrastructures. La courbe d’apprentissage est extrêmement raide. »

Pour épauler les élues et combler le manque de ressources après le scrutin, la mairesse de Timmins, Michelle Boileau, met en avant les réseaux d’entraide sur le terrain.
« C’est un peu pour cette raison qu’on avait fondé, moi et d’autres femmes dans le Nord, la Northern Ontario Women’s Association (NOWA). On a reconnu qu’il y a des organismes pour aider les femmes à se préparer, mais il y avait très peu de ressources une fois qu’elles sont élues et qu’elles se retrouvent dans ces positions de leadership. »
Sur le terrain, Gary McNamara insiste sur le parrainage entre pairs pour préserver la relève : « Ce qu’on peut faire pour les aider, c’est que des membres comme mes collègues ici, qui ont été membres pendant beaucoup d’années, soient là aussi pour aider et épauler les nouveaux membres qui se présentent comme candidats et qui ont le succès d’être élus. »