Un premier livre blanc sur la situation des aînées francophones en milieu rural
OTTAWA – À l’approche de son 90e anniversaire, l’Union Culturelle des Franco-Ontariennes (UCFO) dévoile son tout premier livre blanc, intitulé « Elles existent. Mais les voit-on vraiment? ». Ce document de politique publique qui sera présenté lors d’une conférence de presse virtuelle ce mardi, met en lumière une analyse des réalités vécues par les femmes aînées francophones en milieu rural, un groupe qui serait souvent absent des indicateurs officiels selon l’organisme.
« L’invisibilité n’est pas un sentiment. C’est une réalité qui se construit à travers des structures, des pratiques et des absences », affirme Janie Renée Myner, directrice générale de l’UCFO en entrevue avec ONFR.
Ce livre blanc s’appuie sur des témoignages de terrain, une recherche documentaire exhaustive auprès d’organismes comme Statistique Canada, ainsi que sur quatre sondages internes anonymes menés auprès de 354 répondantes entre mars et mai 2026.
Pour l’organisation fondée en 1936, il s’agit d’une démarche inédite visant à fournir aux instances décisionnelles des données désagrégées qui font défaut dans les bases de données institutionnelles actuelles, désormais accessibles en version intégrale sur leur site internet.
« Ce livre blanc dit aux instances décisionnelles ce qu’elles ne peuvent pas trouver dans leurs propres bases de données et ce qu’elles ont l’obligation légale de considérer », tranche la directrice générale.

Cette publication survient aussi alors que l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) vient d’achever ses États généraux, un contexte où l’UCFO estime nécessaire d’apporter une lecture critique.
L’organisation soutient que les orientations actuelles de la communauté « risquent de reproduire une erreur historique récurrente : ignorer que la survie du fait français en Ontario a été, depuis près de neuf décennies, portée en grande partie par des femmes aînées en milieu rural – les membres de l’UCFO – dont le travail quotidien, collectif et bénévole n’a jamais reçu la reconnaissance institutionnelle qu’il mérite. »
Pour l’association, « si la francophonie ontarienne veut vraiment se donner un avenir, elle doit d’abord reconnaître celles qui lui ont permis de survivre jusqu’à aujourd’hui. »
Manque de données statistiques
Le document souligne que les grands cadres statistiques nationaux et provinciaux, tels que les recensements de Statistique Canada, ne croisent pas simultanément les variables liées au genre, à l’âge, à la ruralité, à la langue minoritaire et à l’engagement bénévole.
« Les femmes aînées francophones rurales de l’Ontario constituent un angle mort des politiques publiques canadiennes et ontariennes. Elles ne sont ni nommées, ni isolées, ni protégées dans les grands cadres statistiques, législatifs ou de financement », peut-on également lire dans le rapport de 78 pages.
Selon l’UCFO, cette absence de données spécifiques nuit à l’élaboration de politiques publiques adaptées et au financement des structures de soutien.
Le livre blanc répertorie huit dimensions de l’invisibilité, touchant des aspects économiques, géographiques, linguistiques, numériques et institutionnels. L’objectif affiché est de fournir aux ministères des informations vérifiables permettant de fonder des interventions ciblées.
Des contraintes structurelles
Les sondages menés par l’UCFO révèlent des défis d’accessibilité importants pour les résidentes des milieux ruraux : 40 % des répondantes vivent dans des municipalités dépourvues de transport en commun. 56 % d’entre elles doivent parcourir plus de 10 kilomètres pour accéder à un hôpital offrant des services en français.
En matière de soins de proximité, 35 % des membres signalent des délais d’attente d’au moins un mois pour obtenir un rendez-vous médical.
En raison de ces lacunes infrastructurelles, 84 % des membres dépendent de leur propre automobile pour se déplacer. Le rapport note que la perte du permis de conduire constitue un facteur de rupture sociale et culturelle, l’usage du français chutant à 37 % dans les commerces locaux alors qu’il se maintient à 97 % au sein des activités de l’UCFO.
Face à cet isolement, les cercles locaux agiraient comme un espace de socialisation et d’entraide, fournissant du transport bénévole, des repas et un soutien moral.

« 0,01 % du budget fédéral »
L’UCFO évalue la contribution de ses 516 membres, réparties dans 20 cercles, à 59 078 heures de bénévolat par année.
En calculant la valeur de ce temps selon les standards horaires de l’économie sociale (25 $/h), cette contribution équivaut à un apport de plus de 1,4 million de dollars aux communautés locales, réalisé sans financement structurel de base.
« Nous disposons uniquement d’un financement par projet. Il faut constamment en inventer de nouveaux et, chaque fois que l’un d’eux se termine, c’est comme si nous laissions tomber une partie des gens avant de devoir recommencer autre chose. Cette absence de permanence affecte directement la vie des communautés. »
Elle exprime également des réserves face aux projections budgétaires du ministère fédéral des Femmes et de l’Égalité des genres (FEGC), dont les dépenses prévues doivent passer de 407 millions de dollars en 2025-2026, à 76,3 millions en 2027-2028.
L’UCFO souligne que cette baisse de financement risque de fragiliser davantage les structures associatives en milieu minoritaire.
« Si on va voir dans les rapports gouvernementaux, le ministère Femmes et Égalité des genres Canada compte pour 0,01 % du budget fédéral. Ça, c’est le respect du fédéral par rapport à 53 % de femmes au Canada », souligne-t-elle.
Les cercles locaux comme indicateurs de vitalité
L’organisme rappelle aussi que la viabilité des communautés rurales dépend du maintien de leurs infrastructures de proximité.
Le livre blanc propose ainsi un nouvel outil de mesure permettant de documenter ce que les communautés rurales francophones perdent lorsqu’un cercle disparaît.
Nommé l’Indice de Santé Communautaire (ISC), cet outil permettrait de chiffrer l’impact d’une fermeture en croisant des variables de transport, de santé, de bénévolat et d’isolement social propres à la ruralité.
L’organisation rappelle que dans 22 % des cas, le cercle local représente l’unique structure francophone active de la localité. Le message de l’UCFO aux décideurs politiques demeure sans équivoque : « Ces chiffres ont une valeur. Il est temps qu’ils aient aussi un poids politique. »
La fermeture de ces espaces de proximité pourrait ainsi accélérer l’érosion linguistique dans les municipalités de moins de 2000 habitants.
Des axes de solutions proposés
Pour pallier ces lacunes, le livre blanc formule cinq recommandations précises à l’intention des décideurs politiques.
Sur le plan institutionnel, l’organisme sollicite d’abord sa reconnaissance formelle en tant qu’infrastructure de vitalité au sein du prochain Plan d’action fédéral sur les langues officielles, ce qui lui permettrait de troquer le modèle actuel de financement par projets à durée déterminée contre une enveloppe structurelle stable et prévisible.
Sur le terrain rural, l’UCFO réclame l’application effective et l’extension du réseau internet haute vitesse pour briser la fracture numérique qui isole ses membres.
Afin de faciliter les initiatives intergénérationnelles et l’action communautaire, le rapport propose enfin d’alléger les barrières administratives et financières entourant les vérifications d’antécédents judiciaires pour les bénévoles aînées.