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Vincent Mousseau, la fierté d’être non-binaire

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

MONTRÉAL – Le mois de la fierté rime avec une multitude d’identités. Vincent Mousseau en est l’exemple. Ce Franco-Ontarien est à la fois queer, noir et non-binaire. Dans une communauté LGBTQ+ encore trop souvent résumée aux gais, bisexuels, et aux trans, Vincent Mousseau nous explique son parcours, de Toronto, à Montréal jusqu’à ses deux coming out. Et toujours ce même défi récurrent et quotidien  : faire reconnaître son identité.

« Que représente pour vous ce mois de juin, le mois de la fierté ?

C’est très important pour moi car, en plus d’être non-binaire, je suis une personne queer et noir, donc ça en ajoute beaucoup. Et puis nous sommes dans ce grand mouvement de confrontation face à la violence policière. Les gais et les trans sont davantage victimisés par rapport à la violence policière. C’est donc un moment très émotif.

Beaucoup de gens ont du mal à savoir qu’est-ce que l’identité non-binaire. Pouvez-vous nous expliquer ?

Ça prend une conception différente du concept de genre. Pour moi, il faut faire une distinction entre le sexe biologique et le genre. Grosso modo, on dit que le sexe accordé à la naissance ne répond pas à notre perception de genre, mais nous ne sommes pas des personnes qui nous identifions à un genre. Je m’identifie comme trans, mais pas comme trans femme. Je ne me sens aucune connexion avec les genres masculins et féminins. La non-binarité s’exprime de tellement de façons.

Par ailleurs, on ne peut pas savoir que je suis non-binaire, et lorsqu’on me voit avec ma barbe, et que l’on entend ma voix, les gens ont l’habitude de m’appeler « monsieur ».

On sait qu’il y a aussi l’identité queer, qui à priori pourrait ressembler à l’identité non-binaire. Quelle est la différence ?

Pour résumer, l’identité queer va référer à l’orientation sexuelle, tandis que non-binaire réfère à l’identité de genre.

Comment avez-vous réalisé votre identité non-binaire ?

J’ai fait mon coming out de non-binaire à 25 ans. Auparavant, je n’adoptais pas vraiment les stéréotypes de l’identité. Souvent, je n’avais pas de place pour mettre un mot sur ce que je ressentais. J’ai découvert ma réalité de non-binaire dans ma vingtaine. J’ai compris que cette réalité-là, je la vivais chaque jour.

Est-ce qu’il y avait des signaux de cette non-binarité ?

J’avais la pression de la masculinité. Dès que j’ai fait mon coming out, je portais moins d’importance sur la manière dont je marchais, ma démarche corporelle. Je me libérais des stéréotypes de genre. Je prenais enfin le contrôle de mon identité. Avant, j’avais aussi de la difficulté à exprimer mes émotions. Cela a alimenté ma réflexion sur la non-binarité.

Comment s’est passé ce coming out ?

J’avais fait un premier coming out lorsque j’avais 15 ans pour dire que j’étais gai. Par la suite, j’étais très impliqué avec les LGBTQ et queer. C’était un peu plus facile je dirais. Avec ma famille, c’était un peu complexe, mais on se débrouille. Ils ont maintenant une meilleure compréhension de l’enjeu. Je l’ai fait à l’université, et au travail. Cela étant dit, je suis un travailleur social dans une clinique spécialisée dans le VIH. Je travaille avec des hommes gais, et un organisme communautaire gai. La dynamique est donc plus particulière.

Source : Facebook Vincent Mousseau

Comment expliquez-vous que les non-binaires soient désormais plus médiatisés ?

On comprend la médiatisation des identités, comme étant l’apparition des identités, or ce n’est pas la même chose. Les identités sont présentes dans toutes les communautés à travers le monde depuis des siècles, et même, je dirais depuis la nuit des temps.

Par exemple, en Inde, les Hirjas représentent le troisième genre. Aussi, la bispiritualité, laquelle désigne les personnes ayant plus d’une identité sexuelle, est très quantifiée chez les Autochtones. Dans les communautés autochtones, il y a entre quatre à six conceptions du genre qui ont été effacées par les forces colonisatrices lesquelles ont contribué à l’effacement des genres. Les médias n’en parlent pas beaucoup…

Pensez-vous que les non-binaires sont aujourd’hui plus écoutés sur la place publique qu’il y a quelques années ?

Je dirais que oui. Les personnes non-binaires sont aussi des personnes trans. On a commencé la conversation avec les personnes trans, et ainsi les personnes non-binaires ont commencé à prendre la parole, pour dire justement qu’elles ne sont pas transbinaires. Ça a fait un effet boule de neige, et les personnes non-binaires ont pu commencer à s’organiser.  

Quels sont les difficultés et les enjeux au quotidien lorsque l’on est non-binaire ?

De ma réalité, ma présentation de genre fait que l’on me perçoit comme un homme, et je bénéficie de tous les privilèges qui viennent avec ça. Mais il n’y a pas de formulaire qui représente mon identité de genre, et c’est donc beaucoup de complexité au niveau de mon identification officielle.

En fait, mon certificat de naissance, qui vient du gouvernement de l’Ontario, a le X comme mention de genre, mon passeport lequel vient du gouvernement a aussi le X, mais au Québec, ce n’est pas le cas, et ma carte d’assurance maladie a le M dessus. À l’Université McGill et à l’Université de Montréal, où j’ai fait mes études, il n’y avait pas de reconnaissance du genre non plus.

Est-ce que cela vous dérange quand on vous appelle « monsieur » ?

Si on me dit « monsieur », je n’ai pas de problème avec cela. C’est juste quand la correction est dite, il faut changer. Nous voulons juste le respect et que les identités soient reconnues. Plus globalement, il faut représenter la voix des non-binaires dans les médias, car nous sommes souvent associés aux androgynes.

Est-ce que cela pose des défis aussi au niveau des services de santé ?

Quand on rentre voir son médecin, on aime avoir une option. Quand on se fait appeler monsieur et madame, on ne se sent pas à l’aise.

Aussi et en tant que Franco-Ontarien, les non-binaires ne se sentent pas non plus à l’aise de se faire servir, car ils savent qu’ils vont se faire mégenrer. Cette non-reconnaissance de l’identité non-binaire peut être un vecteur d’assimilation, parce que les personnes redoutent vraiment de se faire mégenrer

En anglais par exemple, j’utilise le pronom Mx, qui peut remplacer Mr (Monsieur) ou Mrs (Madame). C’est un terme qui est utilisé souvent, et de plus en plus présent dans les communautés d’Amérique du Nord. En français, je demande aux gens d’utiliser les pronoms pour me décrire. Dans l’utilisation des pronoms, j’utilise le « iel », qui remplace le « il » ou le « elle ».

Graieuseté : Vincent Mousseau

Avez-vous des exemples où ce manque de reconnaissance du genre peut poser de problèmes ?

Ça dépend des personnes, mais prenons, par exemple, une personne non-binaire qui a été assignée femme à la naissance, qui veut une chirurgie comme une double mastectomie.  

Les personnes non-binaires vont peut-être alors vivre une dysphorie du genre, c’est-à-dire le sentiment de ne pas être reconnu dans son identité de genre, et cela s’exprime avec un malaise généralisé, et ça va impliquer toute autre chose. Cet autre chose, c’est que les personnes non-binaires peuvent mentir pour avoir accès à des soins médicaux. Pour avoir accès à des chirurgies, souvent, on ne reconnaît que l’expérience des personnes transbinaires comme légitime. Une personne non-binaire qui veut une double mastectomie a besoin de dire qu’elle s’est toujours identifiée comme un homme.

On a besoin de former les professionnels de la santé pour donner des soins adaptés. Si le gens doivent mentir, cela peut augmenter le sentiment d’anxiété.

Est-ce que le fait d’être une personne racisée influence votre non-binarité ?

Je le vis différemment, mais on peut aussi comprendre que toutes mes identités de genre sont aussi des identités intersectionnelles à la base, et la non-binarité est influencée par le racisme. Si je suis arrêté dans une manif, et que l’on veut m’emprisonner, en tant que X, je serais mis où ? Les représentations médiatiques sont erronées et servent à délégitimer notre message. Si des personnes utilisent des pronoms différents, il faut les respecter. Notre système carcéral est malheureusement très genré. Je me suis déjà fait dire : « Je pensais que la non-binarité est une affaire de Blancs ».

Est-on obligatoirement queer et non-binaire à la fois ?

En fait en tant que non-binaire, mon orientation genrée ne fonctionne pas. Comment pourrais-je me décrire comme gai si je ne suis pas un homme, de même lesbienne si je ne suis pas une femme. De même, des personnes sont à l’aise à utiliser les termes genrés, mais je ne suis pas comme ça. Je veux juste me débarrasser d’un étiquetage. Je veux juste vivre ma vie comme je peux. »


LES DATES CLÉS DE VINCENT MOUSSEAU :

1989 : Naissance à Toronto

2005 : Premier coming out en tant que gai, fait à Ottawa

2015 : Second coming out comme personne non-binaire à Montréal

2020 : Baccalauréat en travail social à l’Université McGill

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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