Derrière la fête, des organismes patrimoniaux sous pression
OTTAWA – Costumes d’époque, discours et ambiance festive : la fête du patrimoine donnait, mardi à l’Hôtel de Ville, l’image d’un milieu dynamique et passionné. Pourtant, plusieurs organismes patrimoniaux tirent la sonnette d’alarme.
Financement incertain, perte de locaux, manque de bénévoles : le secteur fait face à des défis bien réels. Pour le Réseau du patrimoine franco-ontarien (RPFO), le principal enjeu est budgétaire. L’organisme reçoit depuis plus de 20 ans une subvention provinciale d’environ 60 000 $ destinée aux organismes patrimoniaux. Or cette année, les fonds tardent à être versés. La situation n’est pas entièrement nouvelle.
« L’an dernier déjà, les demandes sont sorties en octobre et nous avons reçu les fonds en décembre. C’était tard, mais au moins ils sont arrivés avant la fin de l’année civile. Cette année, la subvention a été annoncée en janvier et nous attendons toujours les fonds », explique la directrice générale, Jacinthe Dupont.
Ces sommes concernent l’exercice financier 2025-2026, qui se termine à la fin mars.

« Plusieurs organismes, dont le nôtre, risquent de se retrouver en difficulté pour boucler leur année financière sans déficit. Ce n’est pas motivant pour des équipes qui travaillent fort pour maintenir une gestion responsable », déplore la directrice générale du RPFO.
Au-delà du retard administratif, elle soulève une question plus large. « On comprend que le gouvernement a ses raisons, mais à force de repousser ces appuis essentiels, on envoie le message que le patrimoine devient de moins en moins prioritaire. »
Si le RPFO dispose d’autres sources de revenus, elle s’inquiète pour les plus petites sociétés historiques régionales qui dépendent fortement de ce financement.
Tout repose sur les bénévoles
La réalité est encore plus fragile pour certaines sociétés locales.
La Société historique de Gloucester, aujourd’hui intégrée à la Ville d’Ottawa depuis les fusions municipales, vient de perdre son local. L’édifice qu’elle occupait, notamment à Green’s Creek, sera démoli et ses archives ont dû être transférées aux Archives de la Ville d’Ottawa.

« Il faut s’ajuster à la situation », résume Laurel Sherrer, secrétaire-trésorière de l’organisme. Mais le plus grand défi demeure humain. « Toute notre organisation fonctionne uniquement grâce aux bénévoles. Nous sommes à peine sept personnes actives. C’est très difficile de recruter, même si plusieurs s’intéressent à l’histoire locale », souligne-t-elle.
L’organisme reçoit un financement annuel de la Ville d’Ottawa, mais doit en faire la demande et en justifier la pertinence chaque année. « Ce n’est jamais garanti », assure-t-elle.
Pourtant, la mission reste essentielle : préserver et faire connaître l’histoire de l’ancien canton de Gloucester, dont une large part de la population était francophone. « Même si la ville de Gloucester n’existe plus officiellement, son histoire existe toujours », plaide Laurel Sherrer.
Transmettre et convaincre
Du côté du Musée Bytown, les défis prennent une autre forme : convaincre le public de la valeur du patrimoine.
« Il faut constamment promouvoir l’importance de ces histoires et rassembler les détails nécessaires pour les raconter de manière riche », explique SC Ruszala, gestionnaire de l’engagement des visiteurs et de la communauté.

Pour la fête du patrimoine, elle portait une robe de jour inspirée des années 1830, composée de plusieurs jupons et d’un chapeau décoratif hivernal. Les costumes sont entièrement faits sur mesure et demandent un entretien minutieux.
Son collègue Steve Reads arborait pour sa part un uniforme des Royal Engineers, les ingénieurs militaires responsables de la construction du canal Rideau.

Ces reconstitutions historiques exigent des mois de préparation, mais elles permettent de rendre l’histoire concrète et vivante. La francophonie occupe d’ailleurs une place centrale dans cette mémoire.
« Beaucoup de travailleurs qui ont construit le canal Rideau étaient francophones », rappelle SC Ruszala, citant notamment les figures légendaires comme Jos Montferrand. Toute la programmation du musée est bilingue, et les luttes pour l’éducation en français font partie des thèmes abordés dans ses expositions.
Si les contextes diffèrent, le constat se rejoint : le patrimoine repose sur des structures fragiles.
Entre retards de financement, essoufflement du bénévolat et perte d’espaces physiques, les sociétés historiques doivent constamment s’adapter pour survivre.