Suggestion de lecture : lire autrement avec ses sens
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[CHRONIQUE]
Il y a quelques mois, je parlais à un journaliste culturel (qui se reconnaîtra peut-être!), qui me confiait être frappé par mon approche bienveillante, contrairement à la sienne, qu’il jugeait plus sévère dans ses appréciations littéraires. Il me demandait quel était mon secret. Le roman Une forêt dans la voix d’Andrée Christensen, publié aux éditions David, que je présente ce mois-ci, va révéler mon secret…
Comme toi qui me lis, j’ai des attentes et des styles d’écriture de prédilection. Et soyons honnêtes, si je me retrouve face à un livre très mauvais, je n’hésiterai pas à le dire. Cependant — et c’est peut-être là qu’intervient le petit ange-auteur perché sur mon épaule droite tempérant le petit diable-critique littéraire sur mon épaule gauche —, quand je commence un livre, j’accepte pleinement d’entrer dans l’univers de l’auteur ou l’autrice. J’assume ce pacte conscient d’être menée dans une direction que je ne contrôle pas. Moi, j’aime ça, sortir de ma zone de confort, pas toi?

Le livre Une forêt dans la voix, d’Andrée Christensen, publié il y a quelques mois, m’a sortie de ma zone de confort, et pas qu’un peu! D’abord, il m’a intriguée avec son sujet : on entre dans la psyché de la jeune Ariane Delmage, qui se sent différente depuis l’enfance. Ariane est charmante, pensive et d’apparence légère comme une brise : elle est admirative de son père musicien et passe son temps à rêver en forêt. Pourtant, un poids indéfinissable l’assaille… Serait-il causé par sa relation distante et maladroite avec sa mère? En effet, elle perçoit que l’amour maternel reçu par son frère Raphaël n’est pas proportionnel à celui — bien moindre — que leur mère lui donne. Ariane a l’impression que son moi profond essaie de lui souffler quelque chose sur son identité. Bref, pas besoin d’être Sherlock Holmes, tu vois où je veux en venir : lorsque son frère taquin qui l’embête (un peu, beaucoup comme tout grand frère qui se respecte!) lui avoue qu’elle a été adoptée, on n’est pas étonnés, tous les indices sont là depuis le début (donc tu n’as pas besoin de me haïr, pas de spoiler).
En réalité, ce qui surprend avec ce roman, ce n’est pas tant le sujet : la recherche de ses origines, mais plutôt comment l’autrice s’emploie à explorer ce thème avec une narration très fine, instinctive, qui est presque mystique. Ariane fusionne avec son environnement d’une façon quasi surnaturelle. Sa manière d’observer la nature et la sensibilité avec laquelle elle écoute son environnement (comme s’il était une partition de musique) la font évoluer avec une présence très singulière.
Et c’est ici que je retrouve mon point de départ : lire, c’est reconnaître que l’auteur n’écrit pas pour satisfaire nos attentes, mais pour exprimer son imaginaire, son regard et sa sensibilité. Personnellement, j’aime les livres courts, quand l’action va vite; chose que j’avais d’ailleurs énormément appréciée dans ma lecture de Tuxedo Kid, mon amour de David Ménard dont je vous ai parlé. Avec Une forêt dans la voix, Andrée Christensen m’a forcée à ralentir le temps — et je n’utilise pas le verbe « forcer » par hasard, j’ai dû me faire violence pendant les premières pages pour ne pas lâcher. Non que le roman soit mauvais; bien au contraire, l’écriture est maîtrisée. Cependant, il est parfois difficile, comme lecteur, d’embrasser pleinement un livre qui nous entraîne hors de notre zone de confort.

J’ai tenu bon, et j’ai fini par glisser lentement dans l’histoire en laissant l’autrice me guider de son écriture très personnelle. Avec ce livre, j’ai pris le temps d’apprécier les fleurs et les plantes, de m’arrêter sur les sons des animaux et des instruments de musique, d’écouter les battements du cœur et de l’âme d’Ariane… Merci à Andrée Christensen de m’avoir fait ralentir, respirer et observer.
C’est rare qu’un livre m’offre, le temps de sa lecture, l’opportunité de défier mes paradigmes et d’éveiller ainsi mes sens. Ce roman m’a donné l’occasion d’explorer une facette de l’écriture très différente de celle que je pratique moi-même comme autrice : j’ai apprécié cette expérience inattendue. À ton tour, maintenant, de plonger?
Quant à mon ami journaliste du début, le voici mon secret-conseil : fais taire le petit diable-critique littéraire sur ton épaule gauche et tends la main à l’ange sur ton épaule droite!
Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR et de TFO.